Du chichisbeo au cortejo dans l’Espagne du XVIIIe siècle

Juan Manuel Ibeas-Altamira et Lydia Vázquez

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Juan Manuel Ibeas-Altamira et Lydia Vázquez, « Du chichisbeo au cortejo dans l’Espagne du XVIIIe siècle », Tropics [En ligne], 10 | 2021, mis en ligne le 01 décembre 2021, consulté le 27 janvier 2023. URL : https://tropics.univ-reunion.fr/1696

La Real Academia de la Lengua Española, dans son Diccionario actuel, conserve le mot chichisbeo. Ce vocable, tout comme le phénomène qu’il définit, est d’origine italienne1, qui a essaimé dans la littérature européenne. En Espagne, c’est au XVIIIe siècle qu’il intègre vraiment le lexique et la littérature. Mais la fortune de cet élément esthétique étranger est telle qu’on peut parler d’une refon­dation d’une esthétique hispanique autour du personnage du « chichisbeo » au XVIIIe siècle : entre tolérance d’une pratique platonique sans danger et crainte pour les mœurs, cette figure témoigne d’une réception ambiguë tout au long du siècle, mais qui nous semble révélatrice de l’esprit du temps ainsi que de l’évo­lution de la littérature à ce moment. Paradoxalement, l’intégration de cette figure initialement italienne entraîne un débat, voire une polémique qui porte sur le danger qu’elle représenterait justement par son innocuité. Ce qui est en jeu, verrons-nous, relève aussi bien d’une problématique morale que d’une concep­tion de l’esthétique espagnole.

Cette figure, une fois hispanisée, est l’unificatrice de tout un éventail de variantes orthographiques et phonétiques présentes dans les conversations et les écrits espagnols dès le début du XVIIIe siècle. En effet, les Espagnols de cette époque se servent de chichisbeo, chichisveo, chischibeo, cicisveo, sigisbeo, sisisbeo ou chichisbeato pour désigner indifféremment l’action de courtiser assidument une dame ou l’homme qui la pratique2. Cette action apparaît revêtue d’une connotation platonicienne et de la constance et le désintérêt comme qua­lités essentielles. Comme si le personnage trouvait son origine dans l’amour courtois et s’était perpétué grâce aux différents mouvements de la préciosité. C’est pour cela sans doute que Juan Eslava associe le chicisveo espagnol, le cicisveo italien et le « servant » français au « culte extatique » propre des « cavaliers » envers les « dames nobles »3.

José de Cañizares (1706-1750), dramaturge espagnol, est le premier à ériger le mot « sigisbée » en terme titulaire, baptisant sa comédie écrite en 1715 El honor del chichisbeo (L’honneur du sigisbée). À sa suite, d’autres auteurs de théâtre vont inclure le personnage du sigisbée dans leurs pièces4. Qu’il nous suffise ici de citer à titre de curiosité Llámenla como quisieren (Appelez-la comme vous voudrez, 1760, date probable de la première édition non datée, 1761 pour la première édition datée), de José Joaquín Benegasi y Luján, où il est ques­tion d’une chichisbea. Le Comte reçoit plusieurs personnages de la comédie, quand la scène se voit interrompue par Doña Leonor, qui vient annoncer la bonne nouvelle : celle qui allait être sa belle-mère vient de mourir et elle accepte de se marier. Voici ses paroles :

LEONOR
Parce que ma belle-mère est morte, parce qu’alors ce sera ma noce, parce que don Diego m’en prie, parce qu’il ne veut plus de dot, parce que je quitte ainsi le célibat, parce que je passerai mon temps en visites, parce que j’arrêterai les chimères, parce que j’aurai mes femmes de chambre, parce que je serai chichisbea5.

Il s’agirait ici, c’est notre hypothèse, moins d’un usage insolite de ce mot, faisant foi d’une inversion de rôles, que d’une féminisation du substantif, dans un cas unique, certes, pour montrer sa polysémie : la « chichisbea » serait ici celle qui a un ou plusieurs chichisbeos.

En tout cas, déjà Torres Villaroel, dans ses Visiones y Visitas de don Francisco de Quevedo (1727-1728) se sert du terme comme d’un vocable cou­rant, dans les années vingt.

Cependant, c’est Gerardo Lobo (1679-1750), militaire et poète, ami des couplets (il était connu comme « le capitaine couplétiste »6) et des épigrammes populaires et satiriques, représentant d’une première poésie rococo, qui écrit un poème de 90 vers octosyllabes où il donne la première définition du sigisbée espagnol en 1717. Ce poème fondateur d’une littérature et une peinture riches en représentations de ce type social, marque la ligne à suivre en ce début du siècle. En effet, il est de bon ton d’être sigisbée, ou de le paraître. Dans cette Espagne inaugurale des Lumières, le dernier baroque et le premier rococo se mettent au service d’une construction typique d’un être nouveau, l’homme qui n’en est pas vraiment un, le soupirant platonicien qui l’est peut-être un peu trop.

Dizains
Définition du sigisbée, écrite par obéissance à une dame.

C’est, Madame, le sigisbée
Une immuable attention,
Où naît l’ambition
Étrangère au désir ;
Exercice sans emploi,
Errante flamme sans feu,
Élévation sans sommet,
Un effort sans inquiétude,
Qui, n’étant pas un esclavage,
Est la plus grande servitude.
[…]
C’est un goût emphatique
[…]
C’est une reddition auguste
[…]
[qui oblige] à l’incessante fatigue
de toute l’oisiveté.
[…]
C’est un répit du sérieux,
un souffle dans la besogne,
et une plaisanterie déguisée
sous un masque de mystère.
C’est un domaine
Avec ample juridiction
[…]
C’est un tourment affecté
De prudent arbitre
Qui conduit à l’égarement
Suivant les règles de la raison.
[…]
C’est de Platon
La haute idée respectable,
Qui rendit l’âme détachable
De sa tendance même.
[…]
Sans matière, il admet la forme,
L’accident, sans substance.
[…]
C’est une correspondance
De pensées visibles,
Que de quelques impossibles
Fait peut-être apparence ;
Amphibologique science
De l’ignorance et du savoir,
Qui s’entête à proposer,
Avec répugnance considérable,
Les principes démontrables
De ce qui ne peut être.
C’est, enfin, une belle fiction
De précaution raisonnable,
Indéfectible nouvelle
D’une trompeuse vérité.
[…]
Voici, Madame, le portrait
Plus loyal, plus ressemblant
(d’après ce que j’ai compris)
Du monsieur Sigisbéat.
Si à ton génie était-il agréable,
Il sera ma plus grande prouesse,
Car tu n’ignores pas jusqu’à quel point
Ternit la douce habileté de l’art,
Entre les sourcils de Mars,
La poussière de la campagne7.

Véritable déclaration rococo, à l’aide de mots volatiles, faits de vent, de rien du tout, vouée à définir la nouvelle mode du sigisbée, sans oser l’encenser, mais sans la condamner, du moins ouvertement. Même si les rares informations biographiques sur l’écrivain ne permettent pas d’identifier la dame à laquelle le poème est adressé, ni même le contexte dans lequel il a été produit, il nous est licite d’imaginer que Lobo, tout en reconnaissant la futilité de la mode du sigis­bée, insiste surtout sur sa généralisation, peut-être comme une espèce d’invita­tion à cette dame à l’accepter comme sigisbée. En effet, si condamnation il y a, est-elle vraiment légère, et en conséquence ambiguë.

Et ce que Lobo provoqua fut une expansion du phénomène du sigisbée dans toute l’Espagne. Si on se tient à l’idée du soupirant platonicien, il n’est pas étonnant que les maris ne s’en alarmassent point, mais c’est aussi vrai que ces mœurs donnèrent des ailes aux femmes, et provoquèrent en conséquence l’alar­me de l’Église ultra-catholique espagnole. Voyons ce qu’étaient les « devoirs » d’un sigisbée dans l’Espagne des Bourbons :

Il apparaissait à neuf heures du matin pour apporter [à la dame] le chocolat au lit, il lui donnait des conseils sur les habits à mettre, il l’accompagnait dans ses promenades et lui offrait des fleurs et des chapeaux. Quand ils n’avaient pas grand-chose à se dire, la conversation se limitait aux commérages et aux reproches contre les domestiques8.

C’est sans doute pour cela que, malgré son innocuité apparente, il fut durement critiqué par les représentants de l’Église. En effet, très vite les sermon­neurs haussèrent leurs voix contre ce « prodige » diabolique, véritable « plaie », et contre le « soldat », auteur du poème. Ils lui reprochent la tiédeur de sa critique supposée, qui avait plus contribué à étendre le fléau qu’à l’arrêter. Ce fut le début d’une querelle où les contre l’emportèrent sur les pour dans les discours, en correspondance inverse avec la pratique, qui s’étendit dans les mi­lieux mondains. C’est dans ce contexte de querelle que Lobo se vit obligé de donner d’autres versions du même poème, durcissant sa position9.

Quoi qu’il en soit, ce poème, et la figure masculine qu’il décrit, connurent une telle répercussion que même le Diccionario de Autoridades n’hésita pas à inclure le terme dans sa première édition de 1726-1739, dans son tome II (1729), orthographié chihisveo, avec la définition suivante : « Sorte de galanterie, d’at­tention, de cour qu’un homme fait à une femme ; cette action, sans être honteuse, est condamnée par la conscience comme dangereuse. C’est un terme venu de l’Italie, et de là il a été introduit en Espagne », suivie de la citation des premiers vers du poème de Lobo.

Il n’est donc pas étonnant que cette définition poétique du sigisbée par Lobo ait connu des ripostes littéraires, en général à caractère moralisant, contraires à la mode du sigisbée. Une des plus diffusées, et des plus belles par sa maîtrise de la rhétorique édifiante, fut celle du théologien José Haro de San Clemente, intitulée El chichisveo impugnado (Le Sigisbée réfuté, 1729). Cet ouvrage, par son acharnement, par l’importance qu’il prête à la figure du sigisbée, montre à quel point cette réalité sociale avait acquis une ampleur énorme en très peu de temps.

Les événements tragiques et les malheurs que l’on subit et que l’on pleure tous les jours, m’ont donné fondement et motif pour rédiger cette déclamation en espérant qu’elle arrive à temps (que sa Majesté divine veuille bien agir en conséquence) d’ouvrir les yeux des hommes, après tant de déconvenues, et contribuent à arracher par la racine cette mauvaise herbe du sigisbée ; de sorte que même son nom soit rayé de la mémoire d’une nation aussi chrétienne, honnête et jalouse ; pour que, ainsi, les Espagnols puissent récupérer leur ancienne splendeur, honneur, réputation et estime : Tempus evellendi. Que l’on fasse avec cette mauvaise herbe ce que le laboureur de l’Évangile fit faire avec l’ivraie qui avait poussé au milieu du blé : non seulement l’arracher et la lier en gerbe, mais la jeter au feu, et la brûler, jusqu’à la réduire en cendres10.

L’Église catholique espagnole, apeurée, réagit ainsi violemment contre ce modèle, prototype de l’efféminé. Le pamphlet, car c’en est un, qui va relancer une véritable « Querelle du Sigisbée » en Espagne, n’est pas dépourvu de rhéto­rique et d’humour. La diffusion de cet ouvrage provoquera la réaction de Lobo, qui modifiera son poème, et sa position, changeant pour une attitude moins complaisante et plus critique, en accord avec une évolution du siècle, de moins en moins tolérant envers cette figure qui va finir par symboliser un être bifront à nature paradoxale : un homme dévirilisé, plus hembra que hombre, mais mettant en danger le saint sacrement du mariage par le soupçon omniprésent de l’adultère.

Le censeur qui préface l’ouvrage du frère José Haro de San Clemente, car­mélite, frère Isidoro de la Neve, Maître Général de la religion de Saint Benoît, docteur en Théologie, menace ceux qui, tombés dans ce vice à la mode, « s’ils ne trouvent pas leur châtiment dans ce monde, ils le subiront dans le Ciel » (Haro, 1729 : II) ; le juge, Andrés de Saavedra, qui transcrit après la préface du censeur la licence qui permet la publication, insiste sur l’importance de l’ouvra­ge, car il « réfute ce vice qui, étant très ancien dans le monde, le diable l’a rebap­tisé il y a quelques années pour qu’il puisse courir avec plus d’aisance, malgré la chasteté et la modestie » (Haro, 1729 : IV-V). Il fait plus, il insiste sur l’essen­ce diabolique de ce phénomène à la mode, du fait même de son nom « barbare » : « En notre langue castillane, rien ne signifie chichisveo. Mais c’est pour cela que ce mot signifie ce qu’il est, car tout péché n’est rien, donc le chichisveo est, soit un péché gravissime, soit une racine d’énormes délits ». Cet « ennemi domes­tique » a deux auxiliaires, « la femme » et « l’occasion ». Le juge avertit que ce « vice » « aveugle » « provoque trébuchements et chutes », y compris chez des « hommes éclairés » qui sont tombés dans cette erreur.

L’auteur, qui ne manque pas de verve, introduit son œuvre en s’indignant des coutumes contemporaines qui permettent une « trop grande familiarité et une trop grande communication, que le démon a établi entre hommes et femmes, dans une Nation aussi pudique que l’espagnole »11. Le platonisme et l’esthétique italienne sont donc évalués à l’aune de la morale et de l’identité nationale, les deux éléments étant intimement liés par l’auteur.

Les causes sont diverses, selon le bénédictin, mais elles ont toutes une même origine, le relâchement des mœurs. À croire le moine sévillan, les femmes sont toutes « thomistes » car elles donnent trop d’importance au corps, qu’elles veulent montrer un peu trop, écourtant les manteaux pour exhiber les basquiñas, les jupes, qui laissent trop voir les formes et les chairs ; mais les hommes aussi, de leur côté, sont si efféminés qu’ils allongent exprès les casaques pour rempla­cer les caleçons masculins par des basquiñas, par des jupes12. La tenue des femmes est indécente, celle des hommes, féminisée, mais, reproche complémen­taire et non moins important, elle est surtout trop chère. La dépense excessive est le fil conducteur critique de cet ouvrage. Ainsi, hommes et femmes mettent des perruques qui coûtent une fortune, ce qui serait légitime si on manquait de cheveux, mais qui doit être récriminé si la personne qui en arbore une, pour ce faire, a dû raser sa tête (Haro, 1729 : 2-3).

Ainsi accoutrés, hommes et femmes se confondent au point que les femmes quittent les coussins de l’estrade pour s’asseoir sur des tabourets alors que les hommes fuient les tabourets pour gagner les coussins des estrades (ibid. : 3).

Dans son attaque, qui va crescendo, le moine accuse les sigisbées d’avoir échangé l’épée contre « el espadín », espèce de « cure-dent », un poignard que ces hommes-femmes préfèrent à cause du genre masculin du mot, contre le féminin de l’épée. Car « il n’y a plus d’hommes, il n’y a que des femelles » (ibid. : 3). Ils se poudrent tellement qu’ils font que chaque jour paraisse Mercredi des Cendres, « et pas précisément par l’abstinence » (ibid. : 4) ; ils portent le chapeau à trois cornes, c’est-à-dire, avec une de trop, les désignant implicitement comme des cocus puisqu’ils adorent une femme qui n’est pas la leur.

Dans sa diatribe contre ces hommes qui, incompréhensiblement, vivent « familièrement avec les femmes »13, Haro attaque particulièrement les reli­gieux : si les femmes ne pénètrent pas dans les habitations des réguliers, ceux-ci trouvent les portes ouvertes des maisons des femmes, où ils passent plus de temps que dans les couvents. Il s’agit, en effet, de ces moines, de ces abbés qui, nombreux, « ont renoncé au siècle en parole, mais non pas en acte », « feignant publiquement qu’ils n’aiment pas ce qu’ils pratiquent en secret »14.

Il s’agit, pour Haro, d’arracher cette mauvaise herbe plantée par le diable, car il faut bien qu’elle en soit une, vu la vitesse à laquelle elle s’est propagée (ibid. : 7-8). Il arrivera fatalement un jour où

Les hommes, après moult désillusions, ouvriront les yeux, et contribueront à arracher cette mauvaise herbe du Sigisbée, de sorte que même son nom disparaîtra de la mémoire d’une Nation aussi chrétienne, honnête et enthousiaste ; pour que, ensuite, les Espagnols récupèrent leur ancien éclat, leur honneur, leur réputation et leur estime15.

Trois éléments contribuent, selon le prêcheur, au succès du sigisbée en Espagne : la femme, l’occasion et le danger. Pour mieux les neutraliser, il les analyse, à commencer par la femme, sur laquelle il se pose les questions fonda­mentales : « Qu’est-ce qu’une femme et quelles sont ses propriétés ? » (Ibid. : 9 et sqq.). Si les Italiens et les Espagnols les appelles « Signora », « Señora », c’est justement parce qu’elles sont les maîtresses de leur maison. Mais la maison est une chose, et la porte une autre, bien différente. Le mari doit garder les clés, car

Il est bon que le mari sache qui entre chez lui ; et encore mieux, quand elle sort, où va sa femme ; le contraire serait lui céder un contrôle, non limité, mais absolu16.

Haro perçoit cet amour courtois comme un monde à l’envers, où la femme gouverne et l’homme obéit, ce qui est contre nature et, surtout, va à l’encontre des lois divines :

J’avoue que l’on doit aux señoras une reddition courtoise (je parle de toutes les femmes, et je les appelle señoras, suivant les us et coutumes de notre Nation). Mais cette reddition ne doit être qu’apparente, visible aux yeux, et ne doit nullement comporter une soumission de l’âme et de l’esprit. Si c’était ainsi, les Hercules prendraient le rouet et les femmes le fer17.

Mais comme l’amour courtois ne saurait être condamné, ceux qui sustentent le chichisveo se servent de cette apparence pour l’innocenter :

Ils veulent nous faire avaler qu’il s’agit là d’un simple penchant politique, et un divertissement honnête. Ils veulent nous aveugler, ou ils nous prennent pour des benêts, ou des sots18.

Haro s’en prend finalement à ceux qui, aidés de leurs plumes, affichent une indifférence face à cette « peste » qui ne fait que favoriser sa propagation. Et il accuse Lobo, même s’il se sert de l’humour et du sarcasme, constants tout au long de ce libelle, pour, finalement, le disculper :

Un soldat, personne de grande adresse et digne d’éloge pour sa noblesse comme pour son esprit, est en sa faveur. Son métier l’excuse, car son exercice consiste à se battre, et il cherche partout des occasions où il puisse vaincre19.

Mais excuser l’auteur du poème qui a contribué à répandre ce « poison » ne signifie nullement qu’il banalise cette pratique. Au contraire, il ne la perçoit que plus dangereuse, et surtout ruineuse. Haro renchérit sur ces deux dangers qu’en­traîne tout commerce « familier » avec les femmes : la perte de la fortune pour le sigisbée, et la perte de l’honneur pour le mari :

Si un seul regard provoque des ruines terribles, tel que l’affirme le prophète Jérémie : oculus meus depredatus est animam meam, et continue en disant que la ruine advint à force de regarder les femmes : In cunctis filiabus urbis meae20. Or, si un seul regard a produit un tel désastre, que les défenseurs de cette épidémie, de ce poison infectieux, déguisé en pilule dorée, répondent : Que va-t-il arriver si on partage la tasse de chocolat ? Que va-t-il arriver pendant cette nouvelle danse avec plus de mouvements de ceinture que ceux de la fille d’Hérodiade ? Et, surtout, qu’arrivera-t-il après tant de largesses, de cadeaux, de présents d’anniversaire ? Qu’arrivera-t-il après la prome­nade ? et après les confidences ? Après les gestes de complicité ?21

Il répond lui-même avec une anecdote assez drôle :

Un bonhomme avait fait cadeau d’une tenue de gala à sa femme ; elle le remercia en lui disant qu’elle trouvait l’étoffe bonne et de bon goût, mais qu’il fallait consulter son sigisbée pour voir si elle était de son goût […]. Admettez que celle qui veut donner contentement à son sigisbée avec la robe, le lui donnera aussi avec la doublure22.

Pour Haro, c’est la fragilité morale de la femme, sujette à tout genre de tentation, qui crée l’occasion et provoque le danger. Pauvres ou riches, elles sont toutes dangereuses. Davantage les riches, peut-être, puisque, habituées à la mol­lesse, elles se laissent vaincre plus facilement par les appétits déréglés (ibid. : 26-28). Mais les plus ridicules sont, dit-il, les vieilles coquettes, mises comme une jeune fille, et qui croient plaire alors qu’il n’y a que leur argent qui attire les soupirants (ibid. : 28-29). L’auteur dévoile ici la réversibilité de ce péché qui n’a rien de mignon, parce que si les hommes perdent ou leur argent ou leur honneur, les femmes perdent leur vertu ou leur bien. Ce chapitre consacré à la femme conclut de la sorte :

C’est la désinvolture des femmes, leurs costumes profanes, les dépenses superflues […], les visites continuelles, la fréquente communication avec les hommes […], les danses, les spectacles, la musique, les promenades, l’oisiveté […], le chaos dans les maisons, la mauvaise éducation des enfants, le mauvais exemple donné aux filles, et plus que tout le sigisbée, que les hommes permettent à leurs femmes, et les pères à leurs filles, qui est à l’origine du scandale permanent, de l’inquiétude des hommes, du désarroi des femmes et de la perdition des âmes23.

Si la femme est le plus grand danger pour l’homme qui prétend être un sigisbée « innocent », l’occasion provoque sa perte. Haro, dans cette « Deu­xième Partie » de son « préservatif » contre la mode du sigisbée, définit ce qu’est l’« occasion » avant de mettre en garde ses lecteurs et lectrices contre ce « moment » : « L’occasion est cette partie du temps qui contient l’opportunité idoine pour faire ou cesser de faire quelque chose » (ibid. : 49). Il nous rappelle que le terme provient du latin cado, « choir », ou occido, « tuer », ce qui n’an­nonce rien de bon (ibid. : 50). Or, la tentation cède à l’« occasion » :

Est-ce que ceux qui se disent sigisbées vont passer devant la maison de leur señora qu’ils n’idolâtrent que politiquement, affirment-ils, et vont laisser passer l’occa­sion de monter la voir ? Est-ce qu’ils vont perdre l’occasion de lui rendre visite ? Non, monsieur24.

L’occasion fait le larron, certifie le dicton. Et notre auteur, qui met en garde les maris contre les femmes qui cherchent une occasion pour se venger des époux infidèles grâce à leurs sigisbées :

L’homme marié qui a un sigisbée et qui ne rentre chez lui qu’à onze heures du soir, ou à minuit, connaissant sa femme et le divertissement qui l’occupe, pour­quoi ne chercherait-elle une occasion pour diviser son cœur si celui de son mari est partagé ou même rendu à une autre ? Les femmes ont fait beaucoup de choses, moins par méchanceté que par vengeance contre leurs maris25.

En somme, l’occasion est là, quand on la cherche, et les sigisbées, ou les épouses, ou les deux, en profitent. La conclusion est claire :

Que les amants du sigisbée, et ses défenseurs, sachent que c’est une peste pour les âmes, une ruine pour les consciences, une mort déguisée, un poison tout prêt, une malhonnêteté présentée sous les apparences d’une occupation honnête et courtisane26.

La « Dernière Partie » de cette harangue contre le sigisbée, est consacrée au danger, le troisième et dernier élément qui rend condamnable l’abominable mode du sigisbée. Le danger est d’autant plus évident que la pratique du sigisbée consiste à jouir des sens, à chercher les plaisirs, au lieu de se mortifier :

Avoueront les partisans du sigisbée ce qu’engendrent les goûters, les toasts, les secrets partagés, les gestes complices et autres licences, que le diable a introduites comme d’honnêtes liaisons courtisanes ? Quoi ? Elles engendrent la même chose que les cilices, les disciplines, les jeûnes et autres exercices vertueux ? Elles engendrent des personnes spirituelles et vertueuses ? Non, c’est certain27.

Dans les dangers qu’encourt le sigisbée, l’auteur n’hésite pas à nous citer les plus absurdes ; tout vaut lorsqu’il s’agit de décourager les jeunes apprentis sigisbées :

Je vais raconter un cas curieux survenu à Jerez de la Frontera. Au sein des illustres familles qui habitent dans cette ville, il y avait un Chevalier qui était sigisbée. Sa dame eut une rage de dents terrible, provoquée par une carie. Le Chevalier la persuada de se la faire extraire, car ainsi elle ne souffrirait plus. Ils appelèrent un barbier de Zamora, homme vertueux qui me raconta l’histoire ; il accourut, vit la dent, sortit son davier, et la dame, à sa vue, changea d’avis. Le sigisbée, à cette réaction, lui expliqua que c’était une chose sans importance car quand la douleur se présentait, la dent était déjà dehors et la souffrance s’arrêtait. Cette persuasion ne lui valut rien, car elle préférait avoir mal que ce tourment. Le Chevalier la vit si décidée qu’il lui dit : pour que tu voies que je ne te trompe pas, je vais dire au Monsieur de Zamora de m’en arracher une, et tu seras convaincue. Le Chevalier s’assit et comme le bonhomme de Zamora remarqua sa bonne disposition, et qu’il était costaud, il lui en arracha deux au lieu d’une. Les cris furent tels que le sigisbée ne voulut pas qu’on arracha la dent de sa dame28.

Ceux qui sont le plus en danger sont les religieux car quand ils deviennent sigisbées, ils contreviennent tous les préceptes chrétiens : « ils assistent à des banquets, à des repas avec des femmes, ce qui équivaut à tomber dans les flam­mes de l’enfer » (ibid. : 99). Mais à cela il faut ajouter « les cadeaux d’anni­versaire, les boîtes en argent, les bijoux […], les tasses de Chine, les cruches, le chocolat, l’éventail, la coiffe avec tant de nœuds qu’on dirait un cheval de foire. Que dirons-nous ? Qu’il n’y a pas que l’honnêteté qui est en danger, car le vœu de pauvreté se voit aussi détruit. En vérité, si on racontait d’où sort tout cet argent, le scandale serait encore plus grand » (ibid. : 99-100).

Ce que l’auteur laisse entrevoir c’est que ces hommes, sans vocation reli­gieuse, entrent en religion avec le seul but de s’emparer de l’argent de l’Église pour se faire sigisbées, ce qu’il certifie peu après :

Des religieuses m’ont raconté qu’une parente, sur le point de se marier, était venue leur rendre visite au couvent et qu’elle leur avait dit qu’un de ces moines lui avait offert une coiffe de trente-deux verges d’un ruban richissime. Et qu’elle avait ajouté qu’il lui enverrait sans doute du chocolat à battre le jour des noces29.

Cette œuvre allait être plagiée en 1737 par Juan José de Salazar y Ontiveros, qui publia, sous le pseudonyme de « Abbé de Cenicero », son Impugnación católica y fundada a la escandalosa moda del chichisbeo (Réfutation catholique et bien fondée de la scandaleuse mode du sigisbée)30. Vraisemblablement, ces pamphlets contre le sigisbée eurent leur effet social, car dès le début du règne de Charles III, la querelle autour du sigisbée se dissout en faveur de l’apparition d’un nouveau personnage, mi-gaulois, mi-espagnol : le cortejo. En effet, à la figure importée de France du servant marivaudien (L’Héritier du village, 1725) se superpose l’image populaire du majo, dans une ambiance sociale et politique d’un nationalisme croissant (n’oublions pas le Motín de Esquilache en mars 66). C’est dans ce contexte que se développe la figure du cortejo.

José Cadalso, dans son Calendario manual y guía de forasteros en Chipre, daté de 1768, atteste de la disparition officielle du sigisbée, cédant la place au cortejo31. Le cortejo, au début, paraît une simple copie du sigisbée, rebaptisé dans une Espagne qui ne voit pas d’un bon œil les modes et les mots venant d’au-delà des Pyrénées. Ainsi, dans une adaptation de Il cavalieri e la dama de Goldoni, El caballero y la dam (Le Chevalier et la dame), d’Antonio Bazo (1784), nous apercevons un cortejo qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux sigisbées italiens, même si ici l’adaptateur espagnol insiste davantage sur la ruine que pour la dame entraîne un sigisbée, car elle doit recevoir plus souvent chez elle, y célébrer des tertulias, et, en conséquence, acheter des denrées, et dépenser plus en vêtements et coiffures32.

Mais petit à petit le cortejo devient une espèce de sigisbée plus vulgaire, moins raffiné, déambulant de préférence dans les quartiers populaires de Madrid. La mode du sigisbée évolue donc vers un personnage plus hispanique. Toutefois, le cortejo, comme son ancêtre le chichisbeo, ont supposé pour les femmes espagnoles, enfermées chez elles, dans les réduits domestiques des estrados, une libération indéniable. La présence d’un individu du sexe contraire dans la vie quotidienne de la dame hispanique, suppose une véritable révolution dans la société espagnole33.

C’est peut-être à cause de cela que l’Église espagnole et les ilustrados font cause commune pour se défendre de cette libération féminine. En effet, on va voir les intellectuels espagnols critiquer la mollesse de la société qui conduit à une dégénérescence des femmes vers le libertinage, et des hommes vers un efféminement qui, toutefois, n’efface pas complètement l’ombre de l’adultère. Qu’il s’agisse d’un sigisbée ou d’un cortejo, le personnage, espèce de libertin séducteur aux intentions et à la sexualité plus ou moins ambiguë, se voit en général condamné par les apôtres de la Raison. Ainsi, Jovellanos se défend d’avoir été sigisbée dans sa jeunesse34, comme un péché reprochable à son âge, qu’il aurait évité depuis.

Seul Goya paraît être un témoin objectif de ce phénomène, sigisbée ou cortejo, dont il nous laisse de nombreux exemples illustrés, dans ses toiles, ses cartons pour tapis et dans ses Caprices.

Les sigisbées-cortejos de Goya multiplient leurs fonctions : ils accompa­gnent les señoras et señoritas dans les balcons, dans les promenades ; ils leur donnent conversation, ils jouent avec leurs bichons, ils tiennent leurs parasols, ils leur font des sérénades, ils jouent avec elles au colin-maillard, au cerf-volant, ils les accompagnent dans les carrosses… Les hommes et les femmes, jus­qu’alors vivant dans des communautés séparées, apparaissent désormais mélan­gés dans le monde moderne de Goya. Cet univers rococo, solaire, paraît annoncer une nouvelle vie où l’équilibre serait fondé sur une égalité de genres, sur une plus grande liberté de la femme.

Cependant, Goya ne saurait se complaire dans des visions utopiques qui s’avèrent ne pas correspondre avec une réalité bien plus noire. Ainsi, dans ses Caprices, les sigisbées se transforment en vieux avides de chair fraiche, les fem­mes courtisées se dévoilent comme des catins qui plument les sigisbées, ou comme des vieilles coquettes qui, ridicules, soutiennent des sigisbées au prix de leur fortune. Ce fonds goyesque découvre les intérêts économiques, et avec eux toute la laideur qui se cache derrière cette coutume qui, loin de libérer la femme et de polir les hommes, laisse voir ce qu’il y a de plus sinistre dans la nature humaine.

C’est sans doute cette vision noire de Goya qui s’est imposée à la fin du XVIIIe siècle en Espagne et qui a transmis une vision foncièrement négative du sigisbée au XIXe et au XXe siècle.

1 Vid. Roberto Bizzocchi, « Une pratique italienne du XVIIIe siècle : le sigisbée », Revue d’Histoire moderne et contemporaine 2007 /2 (54-2), p. 

2 En opposition à la grande diversité de termes existant en italien (cicisbea, cicisbeante, cicisbeare, cicisbeato, cicisbeatura, cicisbeismo

3 J. Eslava, Historia secreta del sexo en España, Madrid, Temas de Hoy, 1991, rééd. 1996 : 11-13.

4 J. Álvarez Barrientos, « La comedia de magia en el siglo XVIII », dans Anthropos. Boletín de información y documentación nº154-155, p. 99-103.

5 LEONOR. Porque se murió mi suegra, porque será ya mi boda, porque don Diego me ruega, porque ya no quiere dote, porque salgo de soltera, porque me

6 José Mª Escribano, Biografía y Obra de Eugenio Gerardo Lobo, Diputación General de Toledo, 1996, p. 23.

7 Gerardo Lobo, Respuesta a una señora que preguntó: Qué cosa es el chichisbeo, Décimas/ Es, señora, el Chichisbeo,/ una inmutable atención,/ donde

8 Théodore Zeldin, Hitoria Íntima de la Humanidad, traduction de An Intimate History of Humanity (1994), Barcelone, Plataforma editorial, 1994

Consulté pour la dernière fois le 22 avril 2018.

9 Voir les différentes versions de son poème dans ses œuvres complètes, op. cit.

10 Fray José Haro de San Clemente, El Chichisveo impugnado, Séville, 1729 : Los trágicos sucesos, y desgracias, que cada día se están experimentando

11 Ibid. : 1 : Esta demasiada llaneza, y comunicación, que ha entablado el demonio entre hombres, y mujeres, en una nación tan pundonorosa como la

12 Ibid. : 2 : Las mujeres, por lo común, son tomistas, sin ser artículo del santo, han solicitado, desencuadernadas, ponerse in corpore. Los hombres

13 Esta llaneza y comunicación mujeril : « Cette familiarité et cette communication propre des femmes entre elles » (Haro, 1729 : 5).

14 Viven alegres y contentos con haber renunciado el siglo de palabra pero no de obra […]. Públicamente fingen, no les agrada aquello mismo que

15 Los hombres con tantos desengaños abran los ojos, y cooperen a arrancar de raíz esta mala hierba del Chichisveo, de tal suerte que ni aún su nombre

16 Bueno es que el marido sepa quien entra en su casa, y mucho mejor, cuando sale, adónde va la mujer. Lo contrario es darle el dominio absoluto, y no

17 Confieso que es debido un cortesano rendimiento a las señoras (hablo de todas las mujeres, y las llamo señoras, según el uso y costumbre de nuestra

18 Esta cláusula hace respirar a los que abonan el Chichisveo: porque nos quieren entrar por los ojos que es una mera inclinación política y un

19 Un soldado, sujeto de grande habilidad y digno de toda alabanza, así por su nobleza como por su ingenio, está a su favor. El empleo lo disculpa

20 Jérémie, Lamentations 3 : 51 : « Mon œil me fait souffrir, / A cause de toutes les filles de ma ville ».

21 Si solo un mirar ocasiona tantas ruinas, como lo confiesa el profeta Jeremías: Oculus meus depredatus est animam meam, y prosigue diciendo: que la

22 Habiendo un sujeto comprádole a su propia mujer una gala, le dijo la señora: muy buena es, y de buen gusto, pero es forzoso el saber si es gusto

23 La desenvoltura de las mujeres, la profanidad de sus trajes, los superfluos gastos, los desórdenes, la descompostura, el desgasto, la deshonestidad

24 Los que tienen Chichisveo, ¿pasarán por casa de la señora, en quien dicen, que idolatran solo políticamente, y dejarán de verla? ¿Dejarán de

25 El hombre casado que tiene Chichisveo, y se recoge en su casa a las once o las doce de la noche, sabiendo su mujer la diversión que tiene, ¿por qué

26 Conozcan los amantes del Chichisveo, y sus defensores, que es una peste de las almas, una ruina de las conciencias, una muerte disfrazada, un

27 ¿No me dirán los amantes del Chichisveo qué es lo que sacan de las meriendas, de los brindis, de los secretos, de las señas, y de otras licencias

28 Referiré un caso gracioso, que sucedió en Jerez de la Frontera (estando yo allí leyendo). Entre las muchas familias ilustres que componen aquella

29 Me contaron unas religiosas cómo, habiendo a visitarlas una seora parienta suya, que estaba para casarse, les había dicho cómo uno de esos

30 Juan José de Salazar Y Ontiveros, Impugnación católica, y fundada, a la escandalosa moda del chichisveo introducida en la pundonorosa nación

31 José Cadalso, Calendario manual y guía de forasteros en Chipre (1768). Manuscrit 10748 BNE.

32 Antonietta Calderone et Víctor Pagán, « Goldoni : La comedia y el drama jocoso », Ie Partie : « La Comedia » (A. Calderone), dans Francisco

33 Carmen Martín Gaite, Usos amorosos del dieciocho en España, Barcelona, Anagrama, 1987, p. 27.

34 Fui fino chichisveo (Gaspar Melchor de Jovellanos, Colección de varias obras en prosa y verso, R. M. Cañedo, Madrid, 1830-1832, 7 vols., posthume

1 Vid. Roberto Bizzocchi, « Une pratique italienne du XVIIIe siècle : le sigisbée », Revue d’Histoire moderne et contemporaine 2007 /2 (54-2), p. 7-31.

2 En opposition à la grande diversité de termes existant en italien (cicisbea, cicisbeante, cicisbeare, cicisbeato, cicisbeatura, cicisbeismo, cicisbeo), en espagnol on n’a que chichisbeo (et ses variantes orthographiques) et chichisbeato (A. Arce, « Sobre el cicisbeo y el chichisveo, ¿una misma realidad del siglo XVIII », dans Cuadernos para la Investigación de la Literatura hispánica, Madrid, 1995, p. 110-111.

3 J. Eslava, Historia secreta del sexo en España, Madrid, Temas de Hoy, 1991, rééd. 1996 : 11-13.

4 J. Álvarez Barrientos, « La comedia de magia en el siglo XVIII », dans Anthropos. Boletín de información y documentación nº154-155, p. 99-103.

5 LEONOR. Porque se murió mi suegra, porque será ya mi boda, porque don Diego me ruega, porque ya no quiere dote, porque salgo de soltera, porque me andaré en visitas, porque saldré de quimeras, porque tendré mis criadas, porque seré chichisbea.

6 José Mª Escribano, Biografía y Obra de Eugenio Gerardo Lobo, Diputación General de Toledo, 1996, p. 23.

7 Gerardo Lobo, Respuesta a una señora que preguntó: Qué cosa es el chichisbeo, Décimas/ Es, señora, el Chichisbeo,/ una inmutable atención,/ donde nace la ambi­ción/extranjera del deseo: Ejercicio sin empleo,/ vagante llama sin lumbre,/ una elevación sin cumbre,/ una afán sin inquietud, y no siendo esclavitud, es la mayor servidumbre. […] Es un enfático gusto […] Es un rendimiento augusto […] Desahogo de los serio,/ respiración del cuidado,/ y es un chiste disfrazado/ con máscara de misterio./ Es un dominio que alcanza/ inmensa jurisdicción […] Es afectado tormento/ de un cauteloso albedrío/ que encamina al desvarío/ por reglas de entendimiento […] Es aquella de Platón/ alta idea respetable,/ que hizo a el alma separable/ de su misma propensión […] Sin materia admite forma,/ accidente, sin sustancia. […] Es una correspondencia/ de pensamientos visibles,/ que de algunos imposibles/ hace tal vez apariencia./ Anfibológica ciencia/ del ignoral, y el saber,/ empeñada en proponer/ con repugnancias notables/ los principios demostrables/ de lo que no puede ser./ Es, en fin, ficción hermosa/ de autorizada cautela/ indefectible novela/ de una verdad mentirosa. […] Este es, señora, el retrato/ más legal, más parecido/ (según lo que he comprendido)/ del señor Chichisbeato;/ si a tu ingenio fuere grato/ será mi mayor hazaña, pues no ignoras cuánto empaña/ el dulce primor del arte/ entre los ceños de Marte/ el polvo de la campaña. (s. p.), dans Obras completas de Eugenio Gerardo Lobo, Cadix, Jerónimo Peralta, 1726.

8 Théodore Zeldin, Hitoria Íntima de la Humanidad, traduction de An Intimate History of Humanity (1994), Barcelone, Plataforma editorial, 1994, chapitre II, sur la conversation hommes/femmes, dans https://books.google.es/books?id=tGQed2NouooC &printsec= frontcover&dq=zeldin&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjirri-5tzaAhXFUhQKHTZEC wgQ6AEISTAF#v=onepage&q=zeldin&f=false.

Consulté pour la dernière fois le 22 avril 2018.

9 Voir les différentes versions de son poème dans ses œuvres complètes, op. cit.

10 Fray José Haro de San Clemente, El Chichisveo impugnado, Séville, 1729 : Los trágicos sucesos, y desgracias, que cada día se están experimentando, y llorando, me han dado fundamento, y motivo, para poner por obra esta declamación, por ver, si llega a tiempo (su divina Majestad, por ser quien es, lo haga), de que los hombres, por tantos desengaños, abran los ojos, y cooperen a arrancar de raíz esta mala hierba del chi­chisbeo; de tal suerte, que ni aun su nombre quede en la memoria de una tan cristiana, honrada, y celosa nación; para que así vuelvan los españoles a recobrar su antiguo esplendor, honra, reputación y estimación: Tempus evellendi. Hágase con esta mala hierba, lo que mandó ejecutar el labrador del Evangelio con la cizaña, que nació entre el trigo: no solo arrancarla, y reducirla a gavillas, sino arrojarla al fuego, y quemarla, hasta reducirla a cenizas: 8.

11 Ibid. : 1 : Esta demasiada llaneza, y comunicación, que ha entablado el demonio entre hombres, y mujeres, en una nación tan pundonorosa como la española: IV-V.

12 Ibid. : 2 : Las mujeres, por lo común, son tomistas, sin ser artículo del santo, han solicitado, desencuadernadas, ponerse in corpore. Los hombres, que por el traje español se hacían más respetuosos y venerables, están hoy tan afeminados, que temo que alargando las chupas un poco, y las casacas, ahorren el calzón, y anden con basquiña: 2-3.

13 Esta llaneza y comunicación mujeril : « Cette familiarité et cette communication propre des femmes entre elles » (Haro, 1729 : 5).

14 Viven alegres y contentos con haber renunciado el siglo de palabra pero no de obra […]. Públicamente fingen, no les agrada aquello mismo que ocultamente cometen. (Haro, 1729 : 6).

15 Los hombres con tantos desengaños abran los ojos, y cooperen a arrancar de raíz esta mala hierba del Chichisveo, de tal suerte que ni aún su nombre quede en la memoria de una tan cristiana, honrada y celosa nación; para que así vuelvan los españoles a recobrar su antiguo esplendor, honra, reputación y estimación. (Haro, 1729 : 8)

16 Bueno es que el marido sepa quien entra en su casa, y mucho mejor, cuando sale, adónde va la mujer. Lo contrario es darle el dominio absoluto, y no limitado. (Haro, 1729 : 11).

17 Confieso que es debido un cortesano rendimiento a las señoras (hablo de todas las mujeres, y las llamo señoras, según el uso y costumbre de nuestra Nación). Pero este rendimiento no ha de pasar de una exterioridad, que registren los ojos, sin que por eso se avasalle el ánimo, o se les rinda el espíritu. Si llega a este punto, tomarán los Hércules las ruecas, y empuñarán las mujeres los aceros. (Haro, 1729 : 16-17).

18 Esta cláusula hace respirar a los que abonan el Chichisveo: porque nos quieren entrar por los ojos que es una mera inclinación política y un honesto entretenimiento. Quieren hacernos ciegos, o nos tienen por necios, o por tontos. (Haro, 1729 : 17).

19 Un soldado, sujeto de grande habilidad y digno de toda alabanza, así por su nobleza como por su ingenio, está a su favor. El empleo lo disculpa, que como es su ejercicio el pelear, quiere tener más ocasiones de vencer. (Haro, 1729 : 23).

20 Jérémie, Lamentations 3 : 51 : « Mon œil me fait souffrir, / A cause de toutes les filles de ma ville ».

21 Si solo un mirar ocasiona tantas ruinas, como lo confiesa el profeta Jeremías: Oculus meus depredatus est animam meam, y prosigue diciendo: que la ruina nació de mirar las mujeres: In cunctis filiabus urbis meae. Pues si solo un mirar ocasionó tanto mal, digan los defensores de esa nueva epidemia, de esa mortal peste, de ese inficionado veneno, disfrazado en dorada píldora: ¿Qué será si a medio tomar se trueca la jícara del chocolate? ¿Qué será el baile de la nueva moda, con más quiebros que el de la hija de Herodías? Y, sobre todo, ¿qué será la dádiva, el regalo, la cuelga? ¿Qué la asistencia al paseo? ¿Qué el secretillo? ¿Qué la seña? (Haro, 1729 : 23-24).

22 Habiendo un sujeto comprádole a su propia mujer una gala, le dijo la señora: muy buena es, y de buen gusto, pero es forzoso el saber si es gusto de mi Chichisveo; y así se quedó el cuento […]. Díganme, a la que quiere dar gusto a su Chichisveo en el vestido, ¿no es muy natural el discurrir o el persuadirse que también se lo dará en el forro? (Haro, 1729 : 24-25).

23 La desenvoltura de las mujeres, la profanidad de sus trajes, los superfluos gastos, los desórdenes, la descompostura, el desgasto, la deshonestidad, la provocación, la locura, la variedad de usos, la destrucción de caudales, la continuación de visitas, la frecuente comunicación con hombres, las señas, los bailes, las representaciones, las músicas, los paseos, las huelgas, el descuido de sus familias, le desconcierto de sus casas, la mala educación de los hijos, el mal ejemplo de las hijas; y más que todo el Chichisveo, que los hombres permiten a las mujeres, los padres a sus hijas, de que resulta un continuado escándalo, una inquietud de los hombres, un desasosiego de las mujeres, y una perdición de las almas. (Haro, 1729 : 48).

24 Los que tienen Chichisveo, ¿pasarán por casa de la señora, en quien dicen, que idolatran solo políticamente, y dejarán de verla? ¿Dejarán de visitarla? No, señor. (Haro, 1729 : 54).

25 El hombre casado que tiene Chichisveo, y se recoge en su casa a las once o las doce de la noche, sabiendo su mujer la diversión que tiene, ¿por qué no buscará ocasión para dividir su corazón, si conoce que el de su marido está dividido, o totalmente entregado? Muchas cosas han hecho las mujeres, no tanto por ser malas, cuanto por vengarse de sus propios maridos. (Haro, 1729 : 62).

26 Conozcan los amantes del Chichisveo, y sus defensores, que es una peste de las almas, una ruina de las conciencias, una muerte disfrazada, un veneno confeccionado, una deshonestidad vestida con el nombre de aplicación honesta y cortesana, con que quieren hacer ciegos a los más linces. (Haro, 1729 : 77)

27 ¿No me dirán los amantes del Chichisveo qué es lo que sacan de las meriendas, de los brindis, de los secretos, de las señas, y de otras licencias, que ha introducido el demonio con título de honestas y cortesanas correspondencias? ¿Qué? ¿Sacan lo mismo que de los cilicios, disciplinas, ayunos y otros ejercicios de virtud? ¿Sacan las personas espirituales y virtuosas? Claro está que no. (Haro, 1729 : 82).

28 Referiré un caso gracioso, que sucedió en Jerez de la Frontera (estando yo allí leyendo). Entre las muchas familias ilustres que componen aquella grande ciudad, había un Caballerito mozo que tenía su Chichisveo. Aconteció que a la Señorita le dio un fuerte dolor en las muelas, ocasionado de una que tenía dañada. Persuadiola el Caballero a que se la sacase, diciéndole que con eso quedaría libre del dolor. Llamaron al Barbero, que era un fulano de Zamora, hombre virtuoso, y de quien yo supe el caso; vino, vio la muela, sacó el gatillo, y solo de verlo la Señora, no quería sacarse la muela. Viendo esto su Chichisveo, le dijo: Señorita, eso es una cosa levísima, porque cuando va a doler, ya está fuera la muela. Esta persuasión no sirvió, porque ella no quiso que se la sacaran, teniendo por menos mal el quedarse con su dolor. Viendo su resolución el Caballero, le dijo a la Señora: para que veas y conozcas que no te engaño, quiero que ahora el señor Zamora me saque a mí una, y quedarás con esto desengañada. Sentose el Caballero y viendo el buen Zamora la fineza de aquel amante, tomó el gatillo, y como fuese hombre muy forzudo, le asió dos muelas y de una vez le sacó ambas, ocultándole la una. Fueron tales los gritos, que su Chichisveo no quiso que le sacasen la suya. (Haro, 1729 : 88).

29 Me contaron unas religiosas cómo, habiendo a visitarlas una seora parienta suya, que estaba para casarse, les había dicho cómo uno de esos frailes le había enviado un tocado de treinta y dos varas de cinta rica. Y añadió: ciertamente me enviará chocolate para batir el día de la boda. Y supongo que esta puede ser aplicación política, pero no religiosa. Es muy ajena de aquel que hizo voto de pobreza; y más si el tal se crio con ella en casa de sus padres. Venir a la religión a tener lo que en el siglo no se podía mantener, no es venir a ser verdadero religioso. No es venir a servir a la religión, es venir a servirse de el, para tener en ella lo que fuera de ella no se podía tener. (Haro, 1729 : 100-101).

30 Juan José de Salazar Y Ontiveros, Impugnación católica, y fundada, a la escandalosa moda del chichisveo introducida en la pundonorosa nación española, Madrid, Alfonso de Mora, 1737.

31 José Cadalso, Calendario manual y guía de forasteros en Chipre (1768). Manuscrit 10748 BNE.

32 Antonietta Calderone et Víctor Pagán, « Goldoni : La comedia y el drama jocoso », Ie Partie : « La Comedia » (A. Calderone), dans Francisco Lafarga éd., El Teatro europeo en la España del siglo XVIII, Universitat de Lleida, 1997 : 160.

33 Carmen Martín Gaite, Usos amorosos del dieciocho en España, Barcelona, Anagrama, 1987, p. 27.

34 Fui fino chichisveo (Gaspar Melchor de Jovellanos, Colección de varias obras en prosa y verso, R. M. Cañedo, Madrid, 1830-1832, 7 vols., posthume).

Juan Manuel Ibeas-Altamira

Juan Manuel Ibeas-Altamira, Maître de conférences HDR à l’Université du Pays Basque (UPV-EHU). Il a publié La Pédagogie dans le boudoir (Garnier 2021), ainsi qu’en collaboration avec L. Vázquez Lumières amères (Himeros, 2008) et Perros y gatos del Rococó (ADE, 2013). Il a aussi codirigé avec L. Vázquez et M. Créac’h Délivrer le temps. Écrire le musée (XIXe-XXIe siècles) (Herman, 2021). Enfin, il a traduit J. Michelet, P. Mac Orlan, Desnos et H. de Balzac.

Lydia Vázquez

Lydia Vázquez est Professeure des Universités à l’Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibersitatea (UPV/EHU), Académicienne européenne (Academia Europaea), spécialiste en littérature française du XVIIIe siècle, en littéra­ture comparée France/Espagne et Littérature/Peinture. Membre de différents grou­pes et projets de recherche (Gender Studies, Animal Studies), elle a publié maints livres et articles scientifiques seule ou à quatre mains avec d’autres chercheurs, notamment avec Juan-Manuel Ibeas-Altamira. Elle est aussi traductrice et écrivaine.

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