Nerval et les exilés d’Égypte : portrait du poète en journaliste politique

Pierre André

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Pierre André, « Nerval et les exilés d’Égypte : portrait du poète en journaliste politique », Tropics [En ligne], 5 | 2018, mis en ligne le 01 décembre 2018, consulté le 19 juillet 2024. URL : https://tropics.univ-reunion.fr/933

L’Orientalisme d’Edward Saïd, qui a connu la fortune que l’on sait depuis 1978, est introduit par une épigraphe de Benjamin Disraeli, dont le second mandat en tant que Premier ministre de l’Empire britannique fut marqué par la question d’Orient, et qui écrit dans son roman Tancred : « East is a career »1  l’Orient est une carrière. Gérard Labrunie, autrement plus connu sous le nom de Gérard de Nerval, ne l’aurait pas contredit. Sur le point d’achever son voyage en Orient, voici ce qu’il écrit à son père depuis Constantinople le 19 août 1843 : « Le meilleur c’est que j’ai acquis de la besogne pour longtemps, et me suis créé, comme on dit, une spécialité »2. Cette satisfaction a valeur de revanche, pour un auteur qui entrevoit la possibilité d’accéder à travers la littérature à la gloire qui lui a été refusée par la carrière diplomatique. Nerval, qui avait rêvé d’une mission consulaire à Constantinople, sera finalement l’un des plus importants voyageurs du XIXe siècle à sublimer son expérience de l’Orient à travers la création littéraire. Mais son Voyage n’est pas pour autant exempt de considérations politiques, dans lesquelles se ressent la frustration d’un jeune écrivain aux prises avec ses rêves d’ascension sociale. La rencontre des exilés français qui résident en Égypte, vestiges de la campagne d’Égypte napoléonienne désormais assimilés à la société égyptienne, le renvoie à sa propre condition de citoyen français, aux rêves et aux désillusions de la Révolution de Juillet qui se matérialisent à travers le filtre de cet « ailleurs ». La charge politique qui côtoie la quête initiatique souffre de l’ambiguïté du texte, qui fait entorse au principe d’authenticité attendu du récit de voyage au XIXsiècle, après que l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) de Chateaubriand a réintroduit le « moi » dans la tradition orientaliste. On sait aujourd’hui que les « Femmes du Caire », la partie égyptienne du Voyage, puise allègrement dans le livre d’Edward Lane, An Account Of The Manners And Customs Of The Modern Egyptians, publié en 1836. Claude Pichois mentionne également des emprunts à Barthélemy d’Herbelot de Molainville, Claude Savary, Volney, Sylvestre de Sacy, etc.3 On sait également que nombre d’événements rapportés dans le Voyage, quand ils sont bel et bien écrits de la main de Nerval, sont fictifs (l’escale dans les îles grecques, le récit de Zeinab, etc.). Cette entorse au contrat d’authenticité a été largement commentée par la critique4 et a orienté la réception du texte vers une approche poétique, qui ne prend jamais véritablement en compte sa nature journalistique. Pour autant, cela n’enlève rien à la pertinence d’une lecture politique du texte, qui témoigne de l’amertume avec laquelle Nerval se souvient de ses rêves d’ascension sociale au contact des vétérans de l’armée napoléonienne exilés en Égypte. L’Orient y devient une utopie sociale, où le poète s’adonne à la critique du « plafond de verre » métropolitain, et rêve aux possibilités offertes par l’exil à l’immigré européen.

Une ambition diplomatique, une pratique journalistique

Nerval n’a jamais gravi les échelons du pouvoir à la manière d’un Lamartine ou d’un Chateaubriand, mais il ne faudrait pas conserver de lui l’image d’un poète désintéressé de la politique, cette « prostituée de tous les trônes absolus ! » (OCI 137), quand bien même l’intérêt qu’il manifestait pour la carrière diplomatique était ouvertement vénal. La correspondance de Nerval témoigne de l’ambiguïté avec laquelle ses ambitions littéraires pouvaient cohabiter avec certaines aspirations politiques, la gloire littéraire apparaissant parfois comme un instrument au service d’une carrière politique, et non comme une fin en soi. En 1838, il assure à son père n’avoir aucune ambition de recevoir une charge à l’ambassade de Vienne, préférant privilégier sa carrière littéraire.

Car, après tout, les positions semi-littéraires et semi-politiques, elles ne sont valables et ne servent à votre fortune que lorsqu’il s’y joint un prestige, aux yeux du gouvernement, d’une réputation littéraire croissante, sans quoi l’on risque de se voir abandonné toujours à l’un des degrés inférieurs de l’échelle administrative. Le mérite littéraire dispense de monter de grade en grade dans les positions politiques. Vous entrez de plain-pied, et de haut, là où vous ne seriez parvenu que péniblement et d’en bas, en sacrifiant toute votre vie à cet unique dessein. (OCI 1310)

La littérature comme stratégie d’avancement administratif ? Mais encore faut-il disposer des ressources financières qui permettent de se consacrer à une carrière littéraire à plein temps. Un an plus tard, de Vienne justement, Nerval déplore l’injustice de la corrélation qu’il constate entre la fortune personnelle et le mérite littéraire.

Les hommes de let[tres] qui, comme Lamartine, Chateaubriand, Vigny, Casimir Delavigne, Hugo avaient des rentes, une fortune, enfin la vie assurée d’autre part, sont ceux qui sont arrivés le plus loin et même qui ont gagné le plus d’argent, parce qu’ils en avaient déjà et qu’ils n’étaient pas contraints à détourner toute leur force sur un travail stérile comme celui des romans et des journaux, et toutefois séduisant par sa facilité. (OCI 1325)

On discerne déjà dans cette lettre l’ébauche d’une conscience de classe et du cercle vertueux ou vicieux qui gouverne à la fois la fortune financière et littéraire. S’il faut être riche pour être talentueux, et être talentueux pour devenir riche (par l’obtention d’un poste haut placé), comment faire pour gravir les échelons de la bonne société lorsque l’on ne possède pas de fortune familiale ? L’espoir d’une carrière diplomatique revient comme un leitmotiv dans les lettres de Nerval, avec à l’horizon les minarets de Constantinople. « J’ai écrit dans ce même paquet une lettre à M. Lingay [secrétaire du ministre de l’Intérieur Montalivet], où je le prie de demander que je sois envoyé à Constantinople, où les affaires sont, en ce moment, d’un grand intérêt », lit-on dans une lettre adressée à son père, datée du 2 décembre 1839 (OCI 1327). Revirement de situation deux mois plus tard : il lui annonce que « la question d’Orient étant près de se terminer, [il] ne croi[t] pas qu’on [lui] continue [sa] mission vers les frontières de Turquie, dont [il est] ici à deux journée » (OCI 1336). Il s’en fallait de beaucoup, bien évidemment, pour que la question d’Orient soit « près de se terminer » en janvier 1840. À vrai dire, un incident dont on ne sait pas grand-chose (un faux pas mondain à Vienne ? Un premier épisode nerveux ?) aurait mis un terme à ses aspirations politiques. « Il sait à son retour de Vienne que sa carrière diplomatique, qui n’a d’ailleurs jamais vraiment commencé, est d’ores et déjà terminée », résume Gérard Cogez dans la biographie qu’il lui consacre5. Lorsqu’il quitte Marseille à destination du Levant, trois ans plus tard, il n’est plus question d’y effectuer une mission diplomatique. Il n’en demeure pas moins que l’ombre de ces illusions perdues plane sur le voyage de Nerval, qui se lie d’amitié avec le consul de France en poste au Caire, et que le voyage fantasmé qu’il met en scène n’est pas dénué de considérations géopolitiques sur la question d’Orient qui fait couler tant d’encre à l’époque. « N’a-t-il pas produit, avec Voyage en Orient, le meilleur texte du XIXe siècle sur les pays du Levant, d’une finesse d’appréciation inégalée sur les enjeux internationaux des événements qui se déroulaient dans cette région du monde ? », feint de s’interroger Gérard Cogez6, qui en est manifestement convaincu. Sans nous aventurer à décider s’il s’agit du « meilleur » texte sur l’Orient à figurer parmi les voyages du XIXe siècle, force est de constater sa pertinence pour quiconque s’intéresse à la géopolitique de la question d’Orient.

Nerval lui-même, à défaut d’avoir décroché un poste diplomatique, revendique la charge politique de son œuvre dans une lettre qui admoneste le rédacteur en chef du Messager des théâtres et des arts, suite à une critique de Champfleury des Scènes de la vie orientale (titre de la première parution en feuilleton de ce qui allait devenir Les femmes du Caire dans la publication intégrale du Voyage). Le critique, par ailleurs très favorable à l’ouvrage de Nerval, commence par une étrange allusion à la situation du milieu de l’édition et déplore l’apport financier « d’un certain nombre de bourgeois […] pour aider à la propagande d’anti-socialisme ». Dont acte. Mais « Gérard, lui, ne s’occupe pas une minute de politique ni de socialisme ; il débarquerait à Constantinople et trouverait la ville pleine de barricades qu’il ne s’en occuperait guères [sic]. Tout au plus écrirait-il sur son carnet : “J’ai vu tuer aujourd’hui beaucoup de monde. Accident” »7. Cette appréciation du détachement politique de l’œuvre n’est pas du tout validée par Nerval, qui exige un droit de réponse :

Il me suppose débarquant à Constantinople, trouvant la ville couverte de barricades, et écrivant sur mon carnet : « J’ai vu tuer aujourd’hui beaucoup de monde. Accident. »
Ceci serait l’observation d’un mahométan [Champfleury allude à une possible conversion de Nerval à l’Islam] bien peu convaincu et bien peu sympathique pour ses frères. […]
J’ai eu le malheur d’assister dans cette ville de Constantinople à quelques tueries, entre les Hellènes et les Grecs ioniens, et j’en ai été réellement très affecté.
J’ai manqué même de me faire tuer par des hamals (portefaix turcs), pour avoir exprimé mon horreur touchant à l’exécution de l’arménien Ovaghim. (OCI 1429)

L’anecdote est une merveilleuse introduction à l’ouvrage. Certes, on distingue dans la réponse de Nerval l’orgueil blessé d’un écrivain qui n’a de cesse, tout au long de son récit, de se distinguer de la figure du touriste. Mais on y lit aussi et surtout la revendication explicite d’avoir écrit un texte politique. Nerval sait très bien que ce qu’il publie comme Scènes de la vie orientale est une fiction de son séjour dans la capitale égyptienne, écrite pour satisfaire les attentes d’un public dont le goût pour l’orientalisme est déjà connu et standardisé. Il s’offusque pourtant qu’un critique comme Champfleury passe à côté de l’orientation politique qu’il pense avoir donnée à son texte. De fait, non seulement Champfleury ne considère pas le texte de Nerval comme un texte politique, mais en fait précisément un exemple de littérature apolitique dans une critique qui, elle, ne peut s’empêcher de faire de la politique. La biographie de Nerval à laquelle il consacre plus de la moitié de sa critique, au détriment, d’ailleurs, de l’ouvrage publié, mentionne ainsi son affiliation au club du Bousingot, dont il se moque : « De cette bande du Bousingot sortirent seuls Théophile et Gérard. Les autres devinrent simples bourgeois ou vulgaires faiseurs »8. Et c’est tout à l’honneur de Nerval, aux yeux de Champfleury, d’être sorti de ce cénacle aux politiques douteuses, dont les références du TLF nous apprennent qu’il s’agit de « jeunes qui après la révolution de 1830 affectaient des opinions très démocratiques », d’un « type né de l’émeute et de l’indépendance des coiffures, homme politique par la barbe, par la chemise et surtout par le chapeau »9, pour devenir un homme de lettres dédié à la recherche esthétique. Le journaliste fustige les « pédants », le « professeur-savant-académicien-polyglotte » qui publie un livre « ennuyeux, sans intérêt et sans science », auquel il oppose Nerval. Ce dont il fait l’éloge, c’est précisément le dilettantisme manifeste du Voyage nervalien. En vertu de cette désinvolture, il écrit de Nerval qu’il « se fait mahométan sans trop de remords, ne voit dans l’île de Cythère qu’un pendu »10. C’est un contresens absolu, lui répond Nerval, qui prétend au contraire faire de Cythère le lieu d’un commentaire hautement politique : « Il n’est pas moins inexact de prétendre que je n’ai remarqué à Cythère (Cerigo) qu’une potence ornée d’un pendu. Je n’ai fait cette observation que comme critique de la domination anglaise, qui a confisqué les libertés de l’ancienne république des Sept Iles » (OCI 1429). La clé de lecture qui nous est donnée par Nerval résume toute l’ambiguïté d’un texte qui oscille en permanence entre l’anecdote plaisante écrite pour satisfaire le goût du lectorat et le journalisme politique. Car, n’en déplaise à l’auteur, il est difficile de nier que l’image du pendu sur l’île de Vénus invite le lecteur à une interprétation symbolique du passage. Baudelaire lui-même s’en inspirera11 pour écrire son célèbre poème « Un voyage à Cythère », qu’il conclut en mentionnant explicitement la charge symbolique de l’image : « Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout / Qu’un gibet symbolique où pendait mon image… / — Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage / De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ! »12. Nerval prétend pourtant ne pas avoir voulu exploiter la veine romantique de l’amour mortifère, mais faire de cette image l’instrument d’une condamnation politique de l’impérialisme anglais. Il préfigure ainsi, dès les premières pages du Voyage, le thème de l’impérialisme européen qui devient récurrent dans la suite de l’ouvrage. « Je ne suis donc pas un sceptique ne m’occupant ni de politique ni de socialisme… » (OCI 1430), conclut-il dans sa missive au rédacteur du Messager.

Impérialisme et assimilation

Le passage à Cythère est un parfait exemple d’épisode fictif (Nerval n’a pas posé le pied sur l’île lors de son voyage réel) doté d’une charge politique. L’anglophobie de Nerval est un véritable leitmotiv du Voyage en Orient, mais s’exprime selon deux modalités différentes. D’une part, à travers la critique du touriste anglais, dont le ridicule permet à l’auteur de dessiner en filigrane l’image du « bon » voyageur à la française. D’autre part, la critique de l’Angleterre s’exprime sur un versant ouvertement politique à travers la question de l’impérialisme qui, là encore, dessine les contours d’un « bon » impérialisme à la française à différencier des pratiques britanniques. Il évoque ainsi la nostalgie des habitants de Cythère pour la présence française et Napoléon, et conclut : « L’Angleterre ne fait pas des Anglais des peuples qu’elle conquiert, je veux dire qu’elle acquiert, elle en fait des ilotes, quelquefois des domestiques ; tel est le sort des Maltais, tel serait celui des Grecs de Cérigo, si l’aristocratie anglaise ne dédaignait comme séjour cette île poudreuse et stérile » (OCII 243). Il touche ici à la question de l’assimilation, qui concerne directement le nationalisme dans sa prétention à assimiler, ou à exclure, différentes populations au sein de la même communauté politique. Le point de vue exprimé par Nerval est emblématique d’une tradition critique qui, jusqu’à aujourd’hui, différencie le colonialisme anglais du colonialisme français selon cet axe de l’assimilation. À la « mission civilisatrice » française, légitimée par l’assimilation sociale et morale des peuples colonisés, se serait opposé un impérialisme anglais beaucoup plus pragmatique aux seuls objectifs économiques. C’est une vision un peu simpliste de l’histoire du colonialisme. Benedict Anderson, par exemple, nous rappelle que le Committee for Public Instruction, institué au Bengale en 1823 sous la direction de Thomas Macaulay, ne prétendait pas faire autre chose que d’œuvrer à la métamorphose des indigènes en gentlemen britanniques :

A thoroughly English educational system was to be introduced which, in Macaulay’s own ineffable words, would create “a class of persons, Indian in blood and colour, but English in taste, in opinion, in morals and in intellect.” […] We see a long-range (30 years!) policy, consciously formulated and pursued, to turn “idolaters”, not so much into Christians, as into people culturally English, despite their irremediable colour and blood. […] In any event, it can be safely said that from this point on, all over the expanding empire, if at different speeds, Macaulayism was pursued13.

Voilà qui nuance, avec le recul, la conviction de Nerval selon laquelle « l’Angleterre ne fait pas des Anglais des peuples qu’elle conquiert ». Il est vrai, insiste Anderson, que ces nouveaux sujets de la couronne ne pouvaient jamais accéder aux plus hauts postes administratifs, mais la France agissait-elle autrement dans ses pratiques coloniales, qui allaient culminer à la fin du siècle avec l’instauration du code de l’indigénat ? On sourit devant le ridicule accoutrement européen du touriste anglais et de ses boîtes de conserve, parce que « l’Anglais, en quelque pays que ce soit, ne change jamais son ordinaire de roastbeef, de pommes de terre, et de porter ou d’ale » (OCII 272). Inversement, on peut rire de Nerval et de ses tentatives de « s’orientaliser », comme dans l’épisode du barbier lors duquel Gérard demande expressément qu’on lui rase le crâne à l’exception d’une mèche, à la mode musulmane. Mais derrière la futilité apparente de toutes ces anecdotes, le texte interroge la notion ô combien politique de l’assimilation du citoyen par une autre communauté. Le Caire de Nerval est hanté par le souvenir de l’expédition napoléonienne, qui s’incarne à travers les quelques Français qui se sont installés au Caire, et la figure de l’exilé introduit le thème de la conversion religieuse. Lorsqu’au détour de ses pérégrinations cairotes le voyageur trouve le courage de suivre deux femmes indigènes, parce qu’il croit déceler une invitation sous leurs regards voilés, c’est dans une famille d’immigrés français qu’il arrive. L’épisode grivois cède le pas à la réflexion politique :

Mon hôte appartenait à cette génération militaire qui voua son existence au service de Napoléon. Plutôt que de se reconnaître sujets de la Restauration, beaucoup de ces braves allèrent offrir leurs services aux souverains de l’Orient. L’Inde et l’Égypte en accueillirent un grand nombre ; il y avait dans ces deux pays de beaux souvenirs de la gloire française. Quelques-uns adoptèrent la religion et les mœurs des peuples qui leur donnaient asile. Le moyen de les blâmer ? La plupart, nés pendant la révolution, n’avaient guère connu de culte que celui des théophilanthropes ou des loges maçonniques. Le mahométisme, vu dans les pays où il règne, a des grandeurs qui frappent l’esprit le plus sceptique. (OCII 290)

Rien ne distingue, en apparence, ces Cairotes européens de leurs voisins ottomans. Et cette apparence, loin de n’être qu’un « déguisement » pour ajouter à la couleur locale, manifeste dans le récit de Nerval la possibilité de sortir de sa communauté d’origine. En refusant de se reconnaître sujets de la Restauration, les exilés du Caire actent de fait la déchéance volontaire de leur nationalité première pour s’assimiler à une autre communauté politique. Le milieu oriental permet à Nerval d’interroger le sentiment d’appartenance nationale tel qu’il est pensé en France, par différenciation. Parce que la citoyenneté « orientale » lui semble intrinsèquement liée à la religion, le thème de la conversion devient crucial. Le consul de France, dans un dialogue orchestré par Nerval, explique au lecteur la réticence de l’administration française à tolérer la conversion religieuse de ses membres : « Chez nous, la religion est isolée de la loi civile ; chez les musulmans, ces deux principes sont confondus. Celui qui embrasse le mahométisme devient sujet turc en tout point, et perd sa nationalité » (OCII 314). C’est donc bien de déchéance de nationalité qu’il est question, et l’impossibilité de cumuler le statut de « sujet turc » avec une autre affiliation religieuse que l’Islam semble affirmer l’impossibilité pour l’Empire ottoman de développer un nationalisme « moderne » sur le modèle européen. Et le consul de conclure : « En se faisant musulman, on ne perd pas seulement sa foi, on perd son nom, sa famille, sa patrie ; on n’est plus le même homme, on est un Turc » (OCII 315). De l’autre côté du spectre se trouve l’Angleterre, elle aussi engagée dans un processus de conversion au Liban, incarné par le révérend que Nerval rencontre dans la proximité d’un village mixte où cohabitent difficilement les Druses et les Maronites. Lorsqu’il explique au Français les modalités selon lesquelles l’Angleterre soutient les Druses contre les Maronites, le révérend ne fait pas mystère de l’objectif évangélique de son séjour. Nerval l’interroge et ne comprend pas « comment on peut se convertir à la foi anglicane, car enfin, pour cela, il faudrait devenir Anglais ». Ce à quoi le révérend répond : « Oh ! Non… Vous appartenez à la société évangélique, vous êtes protégé par l’Angleterre ; quant à devenir Anglais, vous ne pouvez pas » (OCII 462). Deux modèles s’opposent, entre une société orientale qui accorde la citoyenneté pleine et entière sur la base d’une allégeance religieuse, et une société anglaise pour laquelle l’affiliation religieuse à l’anglicanisme n’engendre pas l’assimilation à la communauté nationale. Et Nerval ne cache pas la préférence qu’il accorde au modèle oriental, à travers lequel il perçoit une société qui offre aux exilés étrangers un modèle social et égalitaire bien plus fidèle aux idéaux politiques de la Révolution que la monarchie de Juillet.

Une hétérotopie socialiste

Ce qui frappe dans la réflexion de Nerval sur les Français convertis d’Égypte, c’est surtout la justification qu’il donne au phénomène. Au-delà des « grandeurs [du mahométisme] qui frappent l’esprit des plus sceptiques » (OCII 290), il avance des arguments dans lesquels nous reconnaissons le fil d’une réflexion politique qui n’est pas sans rappeler la rhétorique socialiste des saint-simoniens :

Voilà la double perspective qu’on ouvrait à de pauvres gens, et il faut avouer que cette possibilité des personnes de bas étage d’arriver, grâce au hasard ou à leur intelligence naturelle, aux plus hautes positions, sans que leur passé, leur éducation ou leur condition première y puisse faire obstacle, réalise assez bien ce principe d’égalité qui, chez nous, n’est écrit que dans les codes. En Orient, le criminel lui-même, s’il a payé sa dette à la loi, ne trouve aucune carrière fermée : le préjugé moral disparaît devant lui. (OCII 313-314)

L’argument religieux s’efface devant la possibilité d’une ascension sociale qui n’a pas d’équivalent en Europe. Le phénomène de conversion cesse de n’offrir au lecteur qu’un effet de réel orientalisant pour s’aventurer sur le terrain des échecs de la France post-révolutionnaire, de son incapacité à donner vie aux principes d’égalité sociale qui devaient rompre la rigidité de la société d’Ancien Régime. À la façon dont l’Orient de Lamartine était devenu le lieu utopique d’une société socialiste capable d’accueillir le trop-plein du prolétariat européen, l’Orient de Nerval devient l’espace utopique où se réalise l’idée d’une ascension sociale basée sur le mérite et l’esprit d’entreprise. À moins qu’il ne s’agisse de cette hétérotopie dont la colonie et la maison close sont pour Foucault les exemples les plus parfaits. L’hétérotopie, parente de l’utopie, s’en distingue en ce qu’elle est localisable dans un lieu réel. Foucault la définit ainsi :

[…] des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables14.

Pour Lise Schreier, l’Orient est au XIXsiècle la parfaite hétérotopie « de crise », c’est-à-dire le (non-)lieu où s’exportent les individus qui ont besoin de sortir temporairement de l’espace social auquel ils appartiennent pour mieux le réintégrer au sortir de la « crise » :

On envoie [en Orient] ceux à qui l’Europe ne suffit pas, ceux que l’Occident ne contient pas : les malades et les aventuriers, les neurasthéniques et les paysans lorrains, les faibles et les casse-cou, mais aussi les fils de famille restés garçons, désespérément improductifs, invivables, dans l’espoir de les voir revenir prêts à s’intégrer à la société15.

Mais chez Nerval, on peut également lire l’Orient comme une hétérotopie de compensation, « un autre espace, un autre espace réel, aussi parfait, aussi méticuleux, aussi bien arrangé que le nôtre est désordonné, mal agencé et brouillon »16, et qui peut aller de pair avec une « hétérochronie ». Monsieur Jean fait partie des « débris glorieux de notre armée d’Égypte » (OCII 303), l’oxymore dénotant la nostalgie d’une épopée dont l’échec ne suffit pas à ternir l’éclat. Le souvenir de l’expédition d’Égypte était encore bien vivace auprès des voyageurs français en Égypte, ce que Saïd a qualifié d’une expérience du manque et de la perte17, parfois au point de supplanter le fantasme de l’Égypte pharaonique. Adolphe Crémieux, en précédant Nerval de quelques années sur les rives du Nil, écrivait ainsi en 1840 : « Voilà les pyramides ! […] Nous regardons, à l’œil nu, à la lunette et le grand souvenir français nous occupe bien plus que le souvenir de l’ancienne Égypte »18. Un personnage tel que M. Jean incarne cette hétérotopie sociale qui permet à l’homme ruiné mais méritant de recouvrer, et même dépasser, son statut social.

Il est difficile de ne pas lire une angoisse personnelle dans le commentaire de Nerval sur l’absolution sociale que connaît le criminel pénitent, donc méritant, dans la société orientale. Le « préjugé moral » qui condamne le criminel à perpétuité n’est-il pas une référence à son internement en février 1841, suite à cette « crise » dont son statut social souffrit considérablement ? Sa rancœur à l’encontre de Jules Janin, responsable d’avoir publié un article révélant publiquement ses troubles, s’exprime en des termes très similaires dans cette lettre qu’il lui écrit en août 1841 : « Voici sept mois que je passe pour un fou, grâce à votre article nécrologique du 1er mars. […] Je ne pourrai jamais me présenter nulle part, jamais me marier, jamais me faire écouter sérieusement » (OCI 1380). Claude Pichois nous rappelle que « le voyage qu’il entreprendra en 1843, un an après la fin de la crise, sera pour lui l’occasion de prouver aux autres qu’il est un homme normal, à quoi s’ajoute dans son esprit une preuve meilleure : les articles, le livre qu’il rapportera de ce voyage » (OC II, 1370-1371). C’est bien ici de l’Orient comme hétérotopie de crise qu’il est question. On peut voir dans ce « criminel » qui a payé sa dette à la société l’un des nombreux doubles de Nerval, qui espère lui aussi voir les carrières s’ouvrir à nouveau devant lui à son retour d’Orient. Au-delà de ses mésaventures psychiatriques, la critique d’une hiérarchie sociale rigide qui ne garantit l’égalité des chances qu’en principe s’inscrit dans la trajectoire politique d’un jeune romantique qui peine à garder l’espoir d’une ascension sociale. Pour Gérard Cogez, la société de la Restauration a condamné bien des aspirations pour Nerval, et « [il] est convaincu qu’on ne peut plus y concevoir le moindre espoir politique, et ce pour longtemps »19. Il publie en 1831 un poème intitulé « En avant, marche ! », dont le titre est une référence (déjà !) à l’Itinéraire de Chateaubriand, placée en exergue : « J’entendis ces mots prononcés distinctement en français : “En avant, marche ! …” Je me retournai, et je vis une troupe de petits Arabes tout nus qui faisaient l’exercice avec des bâtons de palmier »20. La nostalgie manifestée par Chateaubriand au souvenir de la présence française en Orient trouve déjà écho, dix ans avant que Nerval ne marche sur ses traces, dans la nostalgie du jeune poète pour la gloire conquérante de l’Empire et les mouvements révolutionnaires enflammés dans toute l’Europe. « En avant, marche ! » la Pologne, l’Italie et l’Allemagne ! La seconde partie du poème, après avoir exalté l’épopée de la grande armée, se replie sur le désenchantement : « Mais c’est fini !… L’éclat dont notre ciel brillait / S’évanouit… le temps se couvre, / La gloire de la France est enterrée au Louvre »21. Le ton du poème n’est pas étranger aux premières tentatives poétiques du jeune Nerval, dont Cogez remarque qu’elles sont « souvent animé[e]s par de vigoureuses positions critiques à l’égard des principales mesures qui caractérisent la Restauration » et que « le règne de Louis xviii représente à ses yeux le contraire méprisable de l’Empire »22. S’agit-il, chez le jeune napoléonide, de l’influence de l’histoire familiale, et de ce père vétéran de la Bérézina, ainsi que le suggère Jean Richer23 ? Ce désenchantement ô combien romantique est bien entendu dans l’air du temps, et Nerval, véritable enfant du siècle, ne deviendra jamais un opposant politique radical face à un régime dont il s’accommode finalement assez bien, manifeste dans sa réaction plutôt tiède à la révolution de 1830. Mais ce qui nous intéresse ici est la constance du recours à l’Orient comme espace de libération politique – en 1831 à travers la lecture de Chateaubriand, en 1849 à travers l’écriture de son propre voyage. Les sociétés musulmanes apparaissent comme le miroir inversé qui permet de mettre en évidence l’inadéquation des structures politico-sociales françaises et des idées qui les légitiment. L’exil se fait, dans un texte dont Nerval revendique la nature politique, l’instrument de la dénonciation nostalgique d’une révolution avortée.

1 Edward Said, Orientalism, New York, Vintage, 1978, p. xiii.

2 Gérard de Nerval, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1989, p. 1402. Ci-après OCI.

3 Claude Pichois, Notice, in Nerval, Œuvres complètes II, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1984, p. 1378-1379. Ci-après OCII.

4 Cf. Claude Pichois, ibid., p. 1369-1387.

5 Gérard Cogez, Gérard de Nerval, Paris, Gallimard, Folio biographies, 2010, p. 156.

6 Ibid., p. 165.

7 Champfleury, « Gérard de Nerval et les Scènes de la vie Orientale », Le Messager des théâtres et des arts, 4 mai 1849.

8 Ibid.

9 Article « Bousingot », Trésor de la Langue Française informatisé, <http://atilf. atilf.fr>, consulté le 15/03/2018.

10 Ibid.

11 Cf. note n°5 in Nerval, Œuvres complètes II, op. cit., p. 1451.

12 Charles Baudelaire, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1975, p. 119.

13 Benedict Anderson, Imagined Communities, [1983], New York, Verso, 2006, p. 91.

14 Michel Foucault, « Des espaces autres », conférence au Cercle d'études architecturales (14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité

15 Lise Schreier, Seul dans l’Orient lointain, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2006, p. 18.

16 Foucault, op. cit.

17 Edward Said, op. cit., p. 169.

18 Nora Şeni (éd.), Naissance du « devoir d’ingérence ». Les carnets du voyage d’Adolphe Crémieux en Égypte (1840), Istanbul, Isis, coll. « Les

19 Gérard Cogez, op. cit., p. 39.

20 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, in Nerval, Œuvres Complètes I, op. cit., p. 309.

21 Ibid., p. 312.

22 Gérard Cogez, op. cit., p. 21.

23 Jean Richer, Nerval. Expérience et Création, Paris, Hachette, 2e éd., 1970, p. 54.

Anderson, Benedict, Imagined Communities, [1983], New York, Verso, 2006.

Baudelaire, Charles, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1975.

Champfleury, « Gérard de Nerval et les Scènes de la vie Orientale », Le Messager des théâtres et des arts, 4 mai 1849.

Cogez, Gérard, Gérard de Nerval, Paris, Gallimard, « Folio biographies », 2010.

Foucault, Michel, « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales (14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, p. 46-49.

Nerval, Gérard, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1989.

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Richer, Jean, Nerval. Expérience et Création, 2e éd., Paris, Hachette, 1970.

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Schreier, Lise, Seul dans l’Orient lointain, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2006.

Şeni, Nora (éd.), Naissance du « devoir d’ingérence ». Les carnets du voyage d’Adolphe Crémieux en Égypte (1840), Istanbul, Isis, coll. « Les Cahiers du Bosphore » (lxi), 2011.

1 Edward Said, Orientalism, New York, Vintage, 1978, p. xiii.

2 Gérard de Nerval, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1989, p. 1402. Ci-après OCI.

3 Claude Pichois, Notice, in Nerval, Œuvres complètes II, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1984, p. 1378-1379. Ci-après OCII.

4 Cf. Claude Pichois, ibid., p. 1369-1387.

5 Gérard Cogez, Gérard de Nerval, Paris, Gallimard, Folio biographies, 2010, p. 156.

6 Ibid., p. 165.

7 Champfleury, « Gérard de Nerval et les Scènes de la vie Orientale », Le Messager des théâtres et des arts, 4 mai 1849.

8 Ibid.

9 Article « Bousingot », Trésor de la Langue Française informatisé, <http://atilf. atilf.fr>, consulté le 15/03/2018.

10 Ibid.

11 Cf. note n°5 in Nerval, Œuvres complètes II, op. cit., p. 1451.

12 Charles Baudelaire, Œuvres complètes I, éd. Pléiade, Paris, Gallimard, 1975, p. 119.

13 Benedict Anderson, Imagined Communities, [1983], New York, Verso, 2006, p. 91.

14 Michel Foucault, « Des espaces autres », conférence au Cercle d'études architecturales (14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, p. 46-49.

15 Lise Schreier, Seul dans l’Orient lointain, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2006, p. 18.

16 Foucault, op. cit.

17 Edward Said, op. cit., p. 169.

18 Nora Şeni (éd.), Naissance du « devoir d’ingérence ». Les carnets du voyage d’Adolphe Crémieux en Égypte (1840), Istanbul, Isis, coll. « Les Cahiers du Bosphore » (lxi), 2011, p. 101.

19 Gérard Cogez, op. cit., p. 39.

20 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, in Nerval, Œuvres Complètes I, op. cit., p. 309.

21 Ibid., p. 312.

22 Gérard Cogez, op. cit., p. 21.

23 Jean Richer, Nerval. Expérience et Création, Paris, Hachette, 2e éd., 1970, p. 54.

Pierre André

Pierre André est doctorant à New York University, où il se spécialise dans l’étude de la littérature de voyage et de la philosophie politique du XIXe siècle. Son travail de recherche porte sur le voyage en Orient au XIXe siècle, qu’il propose de relire comme une expérience de pensée politique en mouvement.New York University