Le paradoxe de la sensibilité dans Aline et Valcour et ses conséquences politico-morales

Clarisse Chapel

DOI : 10.61736/tropics.3554

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Clarisse Chapel, « Le paradoxe de la sensibilité dans Aline et Valcour et ses conséquences politico-morales », Tropics [En ligne], 19 | 2026, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 01 juillet 2026. URL : https://tropics.univ-reunion.fr/3554

Cet article propose d’analyser le paradoxe de la sensibilité dans Aline et Valcour à travers l’opposition entre la passive Aline et l’active Léonore. Alors que la première incarne une sensibilité vertueuse mais impuissante, la seconde illustre une forme de sensibilité maîtrisée qui permet l’affirmation d’une volonté autonome. La réflexion sur la sensibilité débouche ainsi sur une critique des préjugés sociaux, religieux et politiques qui entravent l’exercice de la volonté.

This article aims to analyse the paradox of sensitivity in Aline et Valcour through the contrast between the passive Aline and the active Léonore. While the former embodies a virtuous but powerless sensitivity, the latter illustrates a form of controlled sensitivity that allows for the assertion of an autonomous will. This reflection on sensitivity thus leads to a critique of the social, religious, and political prejudices that hinder the exercise of free will.

Le nom de Sade évoque encore souvent l’image d’un écrivain pornographe dont la pensée repose sur la perversion, la cruauté et la souffrance d’autrui. Cette représentation, qui ne rend qu’imparfaitement compte de la richesse de son œuvre, a longtemps retardé son intégration au sein des grands auteurs français du XVIIIe siècle1. Pourtant, l’une des œuvres de Sade invite particulièrement à dépasser cette image réductrice d’un auteur uniquement occupé aux récits de transgressions sexuelles : Aline et Valcour, ou le Roman philosophique (1795)2 qui se distingue par l’ampleur des réflexions morales, politiques et sociales développées.

Aline et Valcour raconte en premier lieu l’histoire d’un mariage impossible entre les deux personnages éponymes. Leur union est empêchée par le père d’Aline, le président de Blamont, qui a promis sa fille au financier Dolbourg, son compère libertin. Derrière cette promesse de mariage se cache un but extrêmement sombre : les deux libertins souhaitent interchanger leurs filles respectives pour les soumettre complètement par des sévices physiques, psychologiques et sexuels jusqu’à pratiquer des orgies incestueuses. De prime abord, ce dessein ignoble reste ignoré des principales intéressées ; Aline et sa mère tentent vainement d’attendrir le père en invoquant l’amour et la vertu. Lorsque le but est découvert, elles essayent de retarder le mariage voulu par le père en cherchant inutilement une solution vertueuse. Finalement, la mère d’Aline se fait empoisonner par son mari et meurt. Sans la protection de sa mère, Aline est emmenée pour être mariée ; quasiment violée par Dolbourg et par son père la veille des noces, Aline décide de se suicider. Valcour, anéanti, s’enterre symboliquement au cloître. À travers ce premier couple, Sade met en scène une forme de sensibilité vertueuse, marquée par la passivité, du fait que la vertu d’Aline et de Valcour demeure essentiellement contemplative : elle souffre, elle s’émeut et condamne le mal sans parvenir à lui opposer une résistance efficace. Inversement, le second récit offre le tableau d’une sensibilité plus active, où l’attachement à la vertu s’accompagne d’une capacité à agir efficacement face aux contraintes jugées illégitimes.

Le roman retrace également une seconde histoire dans un long récit enchâssé, celle de Léonore – la sœur perdue d’Aline – et de Sainville. Le père biologique de Sainville et la mère putative de Léonore refusent aussi leur mariage. Léonore est enfermée au cloître, Sainville est envoyé à l’armée. Or, contrairement à Aline et à Valcour, ces amants-ci se révoltent : Sainville déserte et enlève Léonore du cloître (avec son consentement). Ils se marient illégalement sans prêtre et s’enfuient ensuite en Italie, mais Léonore est alors enlevée contre son gré et conduite en Afrique. Résolu à la retrouver, Sainville prend la mer, mais s’échoue sur les côtes africaines et perd la trace de sa bien-aimée. S’ensuit alors un périple de trois ans pour se retrouver dans lequel ils rencontrent, séparément ou simultanément, une « cacotopie »3 avec des anthropophages au royaume de Butua, une utopie rousseauiste avec le peuple amical de Tamoé, des Bohémiens satanistes bienveillants et une Inquisition espagnole mortifère. Néanmoins, une fois les deux amants réunis en France, ceux-ci mènent une vie paisible ensemble.

L’histoire de Léonore et Sainville occupe à elle seule près de la moitié du roman au point de pouvoir constituer un récit autonome. Cette ampleur narrative en vient à reléguer au second plan les personnages éponymes : leur tragique passivité vertueuse s’efface devant l’ambivalente activité téméraire des seconds amants qui apparaissent dès lors comme les véritables protagonistes. Tout en inscrivant le roman dans la filiation de Rousseau et de Prévost4, cette opposition systématique entre deux sœurs est une caractéristique poétique propre à l’auteur – comme en témoignent déjà les figures sadiennes de Justine et de Juliette. En effet, « [s]es héroïnes […] se répartissent en deux catégories : celles qui affrontent le monde et celles qui restent fidèles à leurs principes ou à leurs préjugés »5. Si cette architecture romanesque permet à Sade de souligner la nécessité d’une rébellion tant envers les lois civiles qu’envers les lois religieuses, le roman ne déploie néanmoins toute sa signification qu’à la lumière de ses échos intertextuels et des textes théoriques de Sade. En resituant le roman simultanément dans l’œuvre de Sade et dans l’œuvre des Lumières, nous comprenons que les premiers amants sont « soumis et malheureux »6 parce qu’ils n’évoluent pas en « rest[a]nt fidèles à leurs principes »7, tandis que les autres amants sont « actifs et intrépides »8 puisqu’ils se réforment en « affront[a]nt le monde »9. Par le biais de cette double inscription, la révolte représentée relève moins d’une forme de perversion criminelle que d’une transgression émancipatrice qui singularise Léonore relativement aux autres personnages sadiens. Dès lors, par le parallèle entre Aline et Léonore, figures de deux formes de sensibilité, le roman explore les conditions de constitution d’une individualité autonome : tandis que la première demeure enfermée dans une sensibilité passive qui empêche toute véritable émancipation, la seconde donne à voir une forme de sensibilité active où la transgression s’accompagne d’une maîtrise des passions et d’une connaissance de soi. Ce faisant, le roman interroge finalement la capacité – et la nécessité – d’une volonté individuelle à se légitimer face à une volonté générale paralysante et dont l’affirmation reconfigure les fondements de l’ordre moral hérité. Il convient d’analyser comment l’inactivité de la vertu sensible d’Aline est occasionnée non seulement par une fatalité institutionnelle mais surtout par sa conduite inexpérimentée (elle relève de la figure de l’ingénue) pour examiner, ensuite, à travers l’opposition idéologique sur la charité, comment les actions de Léonore dévoilent conséquemment une sensibilité ambivalente qui, s’accomplissant dans l’apathie, illustre la morale politique de Sade.

De la fatalité à l’ineptie : la passivité vertueuse d’Aline

Chez Sade – et particulièrement dans ce roman –, la représentation de la vertu chrétienne est constituée comme une entité symbolique unique : un effet de généralisation s’opère10 qui abolit les singularités entre personnages vertueux du fait de leur passivité commune11. Conséquemment, à l’instar d’Aline, chaque personnage vertueux est malheureux parce qu’il reste fidèle à ses principes. En s’inspirant de La Nouvelle Héloïse pour l’histoire d’Aline, nous pouvons penser que Sade considère aussi la Julie rousseauiste comme un personnage passif. Pourtant, dans son essai Idée sur les romans, Sade affirme qu’il n’y a « Que de vigueur, que d’énergie dans l’Héloïse »12 en faisant particulièrement l’éloge des « pages brûlantes de Julie ». Bien que Julie soit possiblement malheureuse à cause de ses principes, elle reste cependant un personnage énergique et actif selon Sade. Quelle différence peut-il y avoir, alors, entre la soumission de Julie et la soumission d’Aline ?

Toutes deux sont soumises à la volonté paternelle en vertu des lois civiles qui consacrent le rôle du pater familias. Leurs mères respectives, elles-mêmes, demeurent subordonnées à l’autorité maritale et ne disposent que d’une influence limitée, la prééminence de l’autorité paternelle réservant au père le dernier mot dans le choix de l’époux. Cette idéologie du rôle genré véhiculée par les lois civiles est, de plus, soutenue par des mœurs sociales qui transmettent également une croyance aliénante avec la notion de (dés)honneur. Cependant, bien qu’elles soient sensiblement vertueuses l’une et l’autre, Aline et Julie réagissent différemment face à cette double contrainte.

Dans La Nouvelle Héloïse, Julie prend conscience de son amour pour Saint-Preux, tout en sachant qu’elle ne peut résister durablement à la force de sa passion malgré l’impossibilité de leur union. Ayant peur de céder à ses penchants, elle ordonne donc à Saint-Preux de partir pour ne pas « perdre et déshonorer [elle-même], [s]a famille et [St-Preux] »13. Cependant, l’absence ne fait qu’aggraver l’amour et les passions au point que Julie tombe malade ; Saint-Preux accourt auprès d’elle. Leurs retrouvailles se soldent finalement par le célèbre épisode du bosquet au cours duquel Julie perd sa pureté virginale qui symbolise son honneur en tant que femme. Le père de Julie, remarquant leur amour mais sans savoir pour autant qu’il a été consommé, enrage contre sa femme d’avoir laissé un tel homme, sans nom et sans état, s’introduire dans leur maison sous le prétexte de faire des leçons pour mieux séduire leur fille. Julie s’indigne de ses propos contre Saint-Preux et le défend. Le père interdit à Julie « de le voir et de lui parler de [sa] vie et cela, autant pour la sûreté de la [vie de son amant] que pour [son] honneur »14 à elle. Même si Julie semble premièrement se soumettre à son père en sommant Saint-Preux de partir, elle avoue ultérieurement que ce choix résultait surtout de l’échec d’une machination dont elle était la seule instigatrice :

J'[avais] os[é] former le projet de contraindre mon père à nous unir. Le premier fruit de notre amour devait serrer ce doux lien […] Sitôt que j'aurais porté des marques sensibles de mon état, j'avais résolu d'en faire, en présence de toute ma famille […] je sentais tout ce qu'il m'en devait coûter ; mais l'honneur même animait mon courage […] Hélas ! je fus encore abusée par une si douce espérance. Le ciel rejeta des projets conçus dans le crime ; je ne méritais pas l'honneur d'être mère15.

Dans le roman sadien, un même scénario où l’autorité paternelle en appelle à la notion de déshonneur se manifeste. Le père d’Aline, remarquant l’attachement réciproque de sa fille et de Valcour, écarte toute perspective d’union en invoquant la position déshonorante de Valcour due tant à son absence de fortune qu’à son manque d’ambition pour s’élever dans le monde. Aline, loin de défendre son amant, acquiesce aux propos de son père sur le déshonneur lorsqu’elle écrit à Valcour :

Oh ! mon ami, je vous en demande pardon ; mais ces reproches ne sont-ils pas mérités ? N’imaginez pas que mon cœur vous les fasse. Que ne suis-je maîtresse de ma main ! Que ne puis-je vous prouver à l’instant combien ces préjugés sont vils à mes yeux ; mais, mon ami, cent fois vous me l’avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l’accorder qu’aux honneurs, l’homme sage qui conçoit l’impossibilité de vivre sans elle, doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite16.

Bien qu’elle affirme rejeter ce qu’elle qualifie de « préjugés […] vils » du public, Aline n’en reprend pas moins les arguments pour les opposer à Valcour. Ce faisant, la contradiction de son discours, oscillant entre rejet et adhésion comme le souligne la récurrence de la conjonction « mais », dévoile finalement sa soumission à l’opinion publique. Doublement assujettie à l’opinion et à la volonté de son père, Aline somme Valcour de se rendre aux ordres de son père et de ne plus venir17. Finalement, les amants sont séparés physiquement dès la deuxième lettre du roman et cette distance perdure tout au long des soixante-douze lettres ; Aline et Valcour ne se reverront jamais.

Une première nuance apparaît, ainsi, entre la représentation de la vertu du roman rousseauiste et celle du roman sadien. Prête à se rebeller contre son père par amour, Julie aurait volontairement assumé le fruit déshonorant de sa passion si elle n’avait pas fait une fausse couche. A contrario, Aline ne succombe aucunement à ses penchants malgré une absence prolongée ; l’éloignement continu de son amant n’a ni échauffé sa passion ni fait naître en elle une durable volonté de braver les interdits ou les préjugés. Cette dissemblance entre les deux jeunes femmes explicite simultanément l’éloge des « pages brûlantes de Julie »18 étant donné que Sade conteste tant cette obéissance sans borne à un père que la résistance aux feux de l’amour :

Il n’y a rien de si barbare et de si ridicule que d’avoir attaché l’honneur et la vertu des femmes à la résistance qu’elles mettent à des désirs qu’elles ont reçu de la nature, et qu’échauffent sans cesse ceux qui ont la barbarie de les blâmer ; dès l’âge le plus tendre, une fille dégagée des liens paternels, n’ayant plus rien à conserver pour l’hymen, (absolument aboli par les sages lois que je désire) au-dessus du préjugé enchaînant autrefois son sexe, pourra donc se livrer à tout ce que lui dictera son tempérament […] sexe charmant, vous serez libres19.

En considérant que l’obéissance et la résistance imposées aux femmes sont une barbarie ridicule qui étouffe leurs tempéraments ardents, Sade souligne à quel point ces comportements moraux sont contre-nature et empêchent la femme de se connaître elle-même. En effet, pour Sade, la véritable nature de la femme – et de l’homme en général – ne se révèle que par l’intermédiaire des passions du fait qu’elles deviennent principe de connaissance (de soi) en dévoilant l’intériorité, en manifestant les mécanismes qui régissent l’humain. C’est en ce sens qu’un autre personnage sadien affirme qu’« On déclame [sans cesse] contre les passions sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien »20. Par conséquent, Julie n’est pas, contrairement à Aline, un personnage passif : Julie a accédé à une nouvelle connaissance d’elle-même en se laissant porter par ses passions, ce qui lui permit de forger sa propre volonté en se délivrant des préjugés – même si cette volonté demeure finalement infructueuse, voire est condamnée étant donné que Julie pense subir une punition divine.

C’est pour cela que cette opposition entre Julie et Aline est consolidée a fortiori par la naïveté incapacitante de cette dernière, et qui est propre à tous les personnages vertueux de Vertfeuille (à l’inclusion de Valcour)21. Dans la lettre 12 – qui est une réponse à Valcour, inquiet de savoir Aline se promener seule alors que la menace de son père plane –, Madame de Blamont « ri[t] de toute [s]on âme de la ridicule frayeur que [la lettre de Valcour lui] pein[t] » car son mari lui a « juré du repos cet été, et [elle] y croi[t] »22. Cependant, cette certitude est vite ironisée par Sade, comme le suggère l’aposiopèse de la lettre 22 – un peu plus d’un mois et demi dans la diégèse –, dans laquelle Aline s’exclame : « ils arrivent malgré leur promesse… quelle en est la cause ? »23. Néanmoins, les conséquences de l’inaction inepte atteignent leur paroxysme non pas dans l’empoisonnement de Madame de Blamont, mais lors du suicide d’Aline : chacune de ses passivités précédentes au nom de la vertu l’oblige à faire – activement – un choix fatidique pour garder cette même vertu. Le suicide étant contraire aux lois civiles et aux lois religieuses, cette première et unique volonté d’Aline devient paradoxe per se. Dans la perspective sadienne en revanche, l’interdiction du suicide – qui n’est ni un crime ni un péché – témoigne notamment de l’abâtardissement de la société :

Comme le philosophe n’adopte ces devoirs qu’autant qu’ils tendent à son plaisir ou à sa conservation, il est fort inutile de lui en recommander la pratique, plus inutile encore de lui imposer des peines s’il y manque ; le seul délit que l’homme puisse commettre en ce genre est le suicide ; je ne m’amuserai point ici à prouver l’imbécillité des gens qui érigent cette action en crime, je renvoie à la fameuse lettre de Rousseau ceux qui pourraient avoir encore quelques doutes sur cela ; presque tous les anciens gouvernements autorisaient le suicide, par la politique et par la religion24.

Loin d’être une philosophe qui agit pour son bien sans qu’on doive le lui rappeler, Aline n’élève aucunement sa réflexion au-dessus des opinions malgré leurs conséquences néfastes : la représentation du suicide d’Aline met en évidence que son geste résulte de préjugés contraires à sa conservation, de préjugés qui deviennent de facto mortifères. C’est en ce sens que conclut tragiquement Déterville dans la diégèse – mais sarcastiquement Sade dans l’interstice textuel – qu’Aline « n’a été grande que pour servir Dieu, riche que pour assister les pauvres, vivante que pour se disposer à la mort »25. Finalement, cet épisode témoigne de la nécessité de s’affranchir de la volonté générale lorsque celle-ci est erronée. Nous pourrions dès lors postuler qu’Aline est morte aussi stupidement qu’elle a vécu (sans philosophie) en causant sa propre mort, tandis que Julie est morte à cause d’une philosophie erronée qui a gâché son énergie pour respecter des mœurs et des lois contraires à sa conservation (son enfant bâtard l’aurait poussée à se dégager de celles-ci).

L’activité de Léonore ou la monstration d’une extrême sensibilité apathique26

Pour mettre en relief cette naïveté incapacitante des vertueux de manière moins hypothétique, il faut s’intéresser aux amants « actifs et intrépides »27 que sont Léonore et Sainville et dont Michel Delon a relevé l’inspiration prévostienne. Pour Sade, l’abbé Prévost « seul eu[t] l’art d’intéresser longtemps par des fables implexes, en soutenant toujours l’intérêt, quoiqu’en le divisant ; [lui] seul, ménagea[t] toujours assez bien [s]es épisodes, pour que l’intrigue principale dût plutôt gagner que perdre à leur multitude ou à leur complication »28. Ainsi, à l’instar du roman de Prévost, les récits enchâssés de Léonore et Sainville forment une « œuvre-monde » où roman d’amour, récit de voyage et épopée philosophique se mêlent. Plus particulièrement, comme Fanny et Cleveland, Léonore et Sainville se laissent emporter par leur amour sincère malgré les obstacles, ce qui les entraîne dans de nombreuses péripéties qui les séparent. Or, bien que l’amour soit le départ des aventures des deux œuvres, l’amour des amants sadiens demeure constant, sans jalousie ni mélancolie – les passions dominantes de Fanny et de Cleveland –, du fait de leur attitude pragmatique et notamment chez Léonore qui « raconte son histoire avec une énergie et un sens pratique de l’existence qui la virilisent fortement par rapport au récit de Sainville lui-même »29.

Au contraire de l’apathie stoïcienne inculquée à Cleveland par sa mère selon laquelle les passions doivent être étouffées par la philosophie afin d’atteindre la tranquillité de l’âme et ipso facto le bonheur, l’apathie de Léonore – directement en lien avec la pensée de l’auteur sans absolument la représenter – est :

Moins […] un détachement des passions que la prise en charge par la froide raison de leur pire délire. Sade se méfie sans doute comme les stoïciens de l’inconstance du cœur, mais c’est surtout le risque d’apaisement qu’il redoute. Les principes rationnels servent à tétaniser la passion, à la fixer sous sa forme paroxystique, sans craindre lassitude ni faiblesse30

Cela explicite sans doute l’intarissable amour de Léonore pour Sainville et le fait que ses actions réfléchies suivent la pente de ses passions. En outre, ce renouvellement modifie ipso facto les conditions d’accès au bonheur : « Chez Sade, le sage apathique doit avoir un “cœur de roche” et travailler à acquérir la “dureté voluptueuse” qui est la seule condition du bonheur »31. L’apathie de Léonore se manifeste notamment lors de son désaccord avec Madame de Blamont, sa véritable mère, au sujet de la pitié. Alors que Madame de Blamont « aid[e] selon son usage, des pauvres qui venaient implorer ses secours », Léonore « refus[e] d’imiter sa mère »32 en dénonçant l’égoïsme de sa démarche :

Croyez-vous avoir fait une belle action ? Vous n’avez fait, sans vous en douter, que céder au mouvement le plus impérieux ; plus flattée du plaisir de sortir cet homme de la misère, de mériter sa reconnaissance que de la satisfaction de vous procurer le bijou, vous avez pris ce qui vous contentait davantage, et n’avez travaillé que pour vous : donc aucune grande action dans l’aumône que vous venez de faire… une volupté satisfaite et pas l’apparence d’une vertu. Mais que deviendra-t-il ce choix […] Votre refus, votre résistance, tous les mouvements vraiment vertueux qu’il vous plaît de nommer dureté, rendaient à ce malheureux l’énergie que votre aumône lui enlève ; repoussé partout comme de vous, il allait chercher du travail, et votre prétendue dureté rendait un homme à l’état, tandis que votre bienfaisance malentendue l’envoie tôt ou tard à l’échafaud […] quelle que soit votre adresse à couvrir cette […] action des noms pompeux de bienfaisance et d’humanité […] l’esprit de ces vertus ne consist[er]ait pas bien plutôt à être dur un moment pour sauver les hommes, que compatissant pour les anéantir33.

Nombre de textes libertins antérieurs (de Duclos à Laclos) critiquent le plaisir de faire le bien comme un plaisir finalement égocentré : ils opèrent dès lors une inversion de la vertu, en affirmant que le véritable bien ne réside pas dans l’aumône immédiate, mais dans la mise en capacité durable des individus à améliorer leur propre condition (qu’engendrerait le refus de ladite aumône)34. Chez Sade, ce topos montre plus particulièrement que la charité fait perdre de l’énergie à celui qui la demande en le rendant doublement passif. Passif en lui-même dans la mesure où il semble devenir spectateur de sa propre vie en dépendant d’autrui, puis passif pour la société puisqu’il endigue l’industrie en court-circuitant le circuit monétaire légitime (le don peut empêcher l’ouvrier de gagner son pain, ce qui engendrerait subséquemment de nouveaux mendiants). Or, l’aumône n’est pas seulement un risque pour le commerce, elle devient également un danger pour la stabilité du corps politique et de l’intérêt général du fait que l’énergie latente du mendiant, à force d’être inutilisée, peut se manifester de manière néfaste, comme l’assure Léonore : « Si jamais vos charités lui manquent, il se fera voleur. Accoutumé à l’oisiveté, fait à voir arriver à lui l’argent sans autres peines que celle de le demander honnêtement, il l’exigera le pistolet à la main quand vous ne céderez plus à ses instances »35. L’emploi du futur, au lieu du conditionnel, démontre la certitude de Léonore à l’égard du déterminisme de l’aumône.

Cette inversion de la charité (qui fait du refus de donner le véritable acte vertueux) éloigne Léonore d’Aline et de Madame de Blamont dans le roman sadien, mais aussi du personnage prévostien de Cleveland. Tout en ne cessant de louer sa grandeur d’âme, Cleveland conjecture, continuellement vers la fin du roman, sur le retour de ses bienfaits rendus aux autres, spécule « sur le pardon divin […] qui accepte l’idée que l’action humaine puisse peser sur les comptes d’un au-delà rémunérateur ou réparateur »36. Cette forme de mercantilisme spirituel dévoie la vertu de charité au profit de l’intérêt personnel calculé : « il est frappant de constater que la négation de toute visée d’intérêt personnel continue à s’exprimer en termes d’intérêt, de gain et de perte, la grâce ne mettant pas un terme à la comptabilisation des intérêts, mais provoquant une reprise inversée des mêmes termes »37, ce qui démontre en somme le « refus radical [de Cleveland] de toute perte »38. À l’inverse, lorsque Léonore accorde qu’« il est des cas où il faut savoir accorder un peu pour obtenir beaucoup »39, elle ne cherche ni réparation ni rétribution futures ; cette affirmation trahit, au contraire, sa défiance envers une société ingrate et une Providence (générale) malfaisante qui l’auraient conduite dans tant de malheureuses aventures et, malgré elle, dans des erreurs40, tout en exprimant simultanément sa stratégie de survie par laquelle elle refuse de demeurer une simple victime des circonstances. En outre, cette ambivalence d’une vertu qui devrait être altruiste mais qui se révèle finalement égoïste se remarque également chez Madame de Blamont lorsqu’elle se défend. Elle dit : « Que l’homme qui me demande soit pauvre ou non, que l’aumône que je lui donne soit bien ou mal placée, il m’a vivement ému par sa demande, il m’a fait éprouver une jouissance sensible à le secourir, en voilà assez pour que j’y cède »41. En juxtaposant les deux possibilités contraires « que l’aumône […] soit bien ou mal placée », Madame de Blamont admet que ce ne sont pas les conséquences de son aumône qui importent, mais la « jouissance sensible » qu’elle en retire.

D’un côté, Léonore dénonce une conception de la vertu détournée de sa finalité morale et mise au service d’intérêts personnels sous couvert de religion ; de l’autre, les personnages de Vertfeuille condamnent directement Léonore « qui érige l’insensibilité en système, l’athéisme en principe, l’indifférence en raisonnement… »42. Cette divergence de perception sur l’aumône permet à Sade de formuler, à travers les causes énoncées de ce désaccord, sa théorie du choc et de la vibration de la sensibilité, laquelle explicite réellement ce qu’est l’apathie sadienne et le particularisme de l’apathie de Léonore. Face à la critique de son insensibilité, Léonore convient que cet état est bien affreux « dans une âme commune […] mais non pas celles d’une certaine trempe »43 parce que :

Il est des âmes qui ne paraissent dures qu’à force d’être susceptibles d’émotion, et celles-là vont quelquefois bien loin : ce qu’on prend en elles pour de l’insouciance ou de la cruauté, n’est qu’une manière, à elles seules connue, de sentir plus vivement que les autres. Il y a des sensations qui ne sont pas sues de tout le monde ; or les raffinements ne viennent que de délicatesse ; il est donc possible d’en avoir beaucoup quoiqu’on soit remué par des choses qui semblent l’exclure ; que dis-je ? ce genre de choses peut devenir ce qui irrite le plus, dans des âmes parvenues à ce dernier excès de finesse ; en sorte qu’il y aurait alors un désordre prononcé, une contrariété surprenante entre la sensation de l’âme simplement organisée et celle que je veux peindre ; qu’il résulterait peut-être de ce désordre que ce qui affecterait vivement l’une dans un sens, affecterait l’autre en un sens tout contraire ; cette différence marquée dans l’organisation est l’excuse des systèmes, comme elle est celle des mœurs, la cause des vices, comme le motif des vertus. Une fois admise, il est aussi simple que je sois entièrement insensible à ce qui vous émeut, qu’extraordinairement chatouillée de ce qui vous blesse. Nous n’en sommes pas moins sensibles l’une et l’autre, les chocs violents ébranlent également nos âmes ; mais ceux qui arrivent à la mienne ne sont pas de l’espèce qui convient à la vôtre. Combien de fois d’ailleurs ne recevons-nous nos impressions que de l’habitude des préjugés ? Comment alors les sensations d’une âme accoutumée à vaincre le préjugé et à secouer les chaînes de l’habitude, seront-elles semblables à celles d’une âme livrée à l’empire de ses causes ? Il ne s’agirait dans ce cas que d’avoir de la philosophie pour recevoir des impressions très singulières, et par conséquent pour étendre étonnamment la sphère de ses jouissances44.

Comme le souligne le verbe « paraissent », la dureté apparente de l’âme de Léonore est trompeuse en ce qu’elle relève en réalité d’une autre forme de sensibilité accrue (mise en évidence par la locution « à force de »). Ainsi, l’insensibilité supposée de Léonore n’est que la manifestation d’un degré beaucoup plus vif de sensibilité qui modifie les sensations reçues au point que celles-ci cessent d’être communes et produisent des réactions opposées – l’une contemplative et l’autre réflexive. Deux types de sensibilité se distinguent alors : une sensibilité faible et passive « d’une âme livrée à l’empire des causes » dans laquelle « l’impact des objets extérieurs sur [les] organes et [le] fluide électrique, à l’origine des passions, est lent et médiocre »45 ; une sensibilité forte et active « d’une âme accoutumée à vaincre le préjugé » dans laquelle cet impact « est un choc rapide et violent »46. Dans la perspective sadienne, la sensibilité faible est la qualité des êtres vertueux, tandis que la sensibilité forte est la qualité des libertins : « Elle est morale pour les premiers, mais s’exprime par des larmes, c’est-à-dire par des signes corporels. Elle est physique chez les seconds, mais la scélératesse consiste à dépasser la seule motivation sensuelle »47. Dès lors, la sensibilité active se distingue par la volonté de dépasser, sans nier, ces simples sensations en les soumettant à l’exercice de la raison ; c’est ce processus qui conduit à l’émancipation des préjugés et qui fonde la nécessité de la philosophie. L’apathie est donc antithétiquement une « dureté voluptueuse » en ce sens que la raison n’étouffe pas les passions mais les prend en charge pour pouvoir pleinement en jouir (sans risque d’y être assujetti).

Néanmoins, le véritable représentant de l’apathie scélérate, dans Aline et Valcour, est le président de Blamont qui est libertin par principe48. Chez Léonore, il est nécessaire de nuancer cette apathie étant donné que la jeune femme se distingue à la fois des libertins et des êtres sensibles :

Elle est par certains aspects une forme de synthèse des deux positions philosophiques qui se détruisaient réciproquement dans l’enclos de Vertfeuille. Par son insensibilité aux maux d’autrui, elle doit être reconnue comme la fille de M. de Blamont, son athéisme l’en rapproche également. Mais c’est encore une figure de la vertu rationnelle, capable des plus grands exploits pour rester fidèle à son mari, et qui s’intègre dans le groupe des « vertueux » – à la différence qu’elle ne partage ni leur soumission ni leur impuissance. Mais elle se distingue radicalement du groupe des « sensibles » en ce qu’elle peut être décrite comme une figure de l’anti-Rousseau49.

Cet entre-deux où se situe Léonore met en lumière trois groupes moraux aux principes distinctifs, ce qui permet à Sade de démontrer la relativité des mœurs en critiquant simultanément les lois de la société française pour encourager a fortiori la posture de l’athée vertueux personnifiée par Léonore (que la rencontre avec Dom Gaspard a fortifiée) :

Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer sur les mœurs d’une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n’osent convenir des progrès de leur esprit. Qu’y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les opinions ? Eh quoi ! il faut être taxée de libertine parce qu’on ne peut admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens ? Ah ! qu’on me permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage et l’impiété, qu’entre ce même libertinage et la superstition […] celle qui n’aime la vertu que pour la vertu même, qui ne la sert que parce qu’elle enflamme son cœur, celle qui marche toujours à découvert et dont l’âme se lit sur les traits du visage, ne se précipitera pas dans des erreurs qu’elle serait dans l’impossibilité de cacher50.

Cette position de l’athée honnête – qui s’oppose tant à la position ambivalente des âmes charitables qu’au libertinage de mœurs – promeut une certaine égalité entre les sexes en soulignant à quel point la philosophie est nécessaire pour se dégager des chaînes de l’oppression religieuse qui transmet, sous des « fables qui choquent le bon sens », des principes erronés qui dénaturent davantage les femmes par « usage ». Le choix d’un personnage féminin et philosophe, ici, matérialise doublement cette volonté d’affranchissement des lois universelles et cette recherche de liberté individuelle51, dans ce roman de la fin du siècle. Pourtant, Léonore ne peut guère être interprétée comme l’alter ego de Sade :

C’est moins par ses discours qu’elle se définit, que par ses actions. Elle ne revendique aucun statut pour l’individu moderne, mais l’incarne dans son corps et ses actes […] Léonore incarne l’énergie qui affronte le monde nouveau, s’adaptant aux situations tout en restant fidèle à quelques valeurs52.

Par sa philosophie apathique singulière faisant d’elle une athéiste vertueuse, Léonore et son parcours de vie exemplifient les nouvelles valeurs que Sade entend promouvoir dans ce nouveau monde : une énergie inhérente à la volonté qui la pousse à dépasser les préjugés et à se dépasser soi-même ; une fidélité tant à son amour qu’à ses principes ; un courage et une franchise d’actions qui lui permettent de s’émanciper totalement. Aussi, en érigeant Léonore en figure de résistance aux autorités religieuse, paternelle et civile auxquelles elle est logiquement soumise, le roman ne se contente pas de représenter une émancipation individuelle ; il fait de cette trajectoire le lieu d’une redéfinition des valeurs collectives. Par cette monstration de la forte volonté émancipatrice de Léonore, ce sont finalement les valeurs antiques – qui se sont détériorées au fil du temps par l’introduction de lois religieuses (catholiques) aliénantes – que Sade cherche à (ré)introduire dans la nouvelle république :

Mais nous, Français, mais nous mes compatriotes, nous ramper encore humblement sous des freins aussi méprisables, plutôt mourir mille fois que de nous y asservir de nouveau ; puisque nous croyons un culte nécessaire, imitons celui des Romains ; les actions, les passions, les héros, voilà quels en étaient les respectables objets ; de telles idoles élevaient l’âme, elles l’électrisaient, elles faisaient plus, elles lui communiquaient les vertus de l’être respecté ; l’adorateur de Minerve voulait être prudent. Le courage était dans le cœur de celui qu’on voyait aux pieds de Mars, pas un seul dieu de ces grands hommes n’étaient [sic] privé d’énergie, tous faisaient passer le feu dont ils étaient eux-mêmes embrasés dans l’âme de celui qui les vénérait, et comme on avait l’espoir d’être adoré soi-même un jour, on aspirait à devenir au moins aussi grand que celui qu’on prenait pour modèle53.

Loin d’encourager une obéissance passive à l’instar de la morale chrétienne, ces figures antiques ont pour particularité de susciter une dynamique d’émulation. Leurs vertus ne s’imposent pas comme une règle coercitive, mais plutôt se transmettent sous la forme d’une énergie qui stimule chacun des membres (de la communauté) à développer ses propres qualités – qu’il s’agisse de prudence, de courage ou de grandeur d’âme. Ainsi, en incarnant ces valeurs, Léonore représente non seulement une héroïne émancipée mais également un idéal civique fondé sur l’autonomie du sujet. Ce faisant, elle devient le nouveau modèle républicain par sa forte énergie révolutionnaire en étant de « celles qui affrontent le monde »54, tandis qu’Aline et les autres âmes sensibles représentent cet Ancien régime qui, comme elles, succombent « en rest[a]nt fidèles à [des] principes ou à [des] préjugés »55 mortifères.

Conclusion

En définitive, l’architecture du roman autorise Sade à illustrer deux figures antithétiques de la sensibilité : l’une, passive, représentée par Aline et l’autre, active, manifestée par Léonore. Faisant écho à l’histoire de Julie dans La Nouvelle Héloïse, la mise en scène de l’histoire d’Aline révèle non seulement que sa sensibilité passive est causée par les lois et les mœurs aliénantes de la société, mais qu’elle résulte davantage de son manque de passions qui, ne lui permettant pas d’accéder à une véritable connaissance d’elle-même, l’empêche donc de s’affranchir des préjugés (de devenir philosophe comme sa sœur). Son suicide, loin d’autres tentatives de légitimation (courantes en cette fin de siècle, de Goethe à Staël, en passant par Sade lui-même), dit davantage combien la société empêche d’exister, par ses lois qui encouragent l’ineptie des hommes en niant toute possibilité d’individualité (rationnelle et passionnelle). L’intrusion de Léonore, dont l’histoire s’inspire pourtant de Cleveland, met en exergue cette impossibilité d’existence en présentant, inversement, une héroïne singulièrement apathique qui accepte ses passions, sans y être assujettie, grâce à une grande maîtrise de la raison. Cette apathie, qui est signe d’une sensibilité active chez Léonore, manifeste une manière d’exister philosophiquement : par la maîtrise rationnelle de ses passions et la connaissance d’elle-même qu’elle en retire, Léonore sait orienter correctement son énergie en se libérant des chaînes oppressives de la volonté générale, ce qui forge sa propre volonté individuelle. Cette représentation d’une philosophie triomphante autorise, ainsi, Sade à démontrer que la posture de l’athée vertueux est celle qui conduit au bonheur (à l’inverse de Rousseau et de Prévost). Finalement, ce roman est républicain à la façon de Français, encore un effort et offre une nouvelle forme d’éducation positive avec Léonore comme modèle agissant vu que « le clivage entre les personnages ne se fait pas entre bons et méchants, ni entre aristocrates et bourgeois comme on a voulu le dire ; mais entre ceux qui ont une tête et ceux qui n’en ont pas »56, ceux qui ont une sensibilité active et une volonté agissante et ceux qui n’en ont pas.

1 Ce n’est qu’au terme d’une lente réhabilitation critique que Sade accède au rang des écrivains majeurs des Lumières, comme en atteste son entrée

2 L’édition de référence pour cette étude est la suivante : Sade, Aline et Valcour [1795], Jean M. Goulemot (éd.), Paris, Librairie Générale Française

3 « [C]e terme [est forgé] pour désigner précisément l’invention de Sade avec Butua. Les termes d’anti-utopie ou de dystopie ont souvent été utilisés

4 « Michel Delon discerne sans peine que l’histoire d’Aline et Valcour, amants soumis et malheureux, est une intrigue épistolaire sur le modèle de La

5 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », Itinéraires, n°2013-2 : « Sade et les femmes », Anne Coudreuse et Stéphanie

6 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op.cit.

7 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 40.

8 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op. cit.

9 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 40.

10 Voir, pour cela, Fabrice Moulin, « L’orgie sans la dissertation : le statut du discours philosophique dans Les Cent Vingt Journées de Sodome »

11 Quoique « Déterville et Valcour tentent des enquêtes, des reconstructions, des investigations qui devraient “dévoiler” les torts de Blamont, et

12 Sade, « Idée sur les romans », in Les Crimes de l’amour, Bruxelles, J. Gay, 1881, p. 113.

13 Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse [1761], Érik Leborgne et Florence Lotterie (éd.), Paris, Flammarion, « GF », 2018, p. 64.

14 Ibid., p. 219.

15 Ibid.,p. 413-414.

16 AV, p. 57-58.

17 Ibid., p. 52 : « Rendez-vous donc aux ordres de mon père ; ne venez plus, mais écrivez-nous. ».

18 Sade, « Idée sur les romans », op. cit., p. 113.

19 Sade, « Français, encore un effort », in La Philosophie dans le boudoir [1795], Londres, Aux dépens de la Compagnie, 1805, p. 124-125.

20 Sade, La nouvelle Justine, ou les malheurs de la vertu, suivie de L’histoire de Juliette, sa sœur, Hollande, 1797, Tome 5, p. 158.

21 Si tous partagent une même naïveté et semblent démunis face au mal, ils n’en ignorent pourtant ni l’existence ni les effets (sans jamais envisager

22 AV, p. 80.

23 Ibid., p. 129.

24 Sade, « Français, encore un effort », op. cit., p. 156.

25 AV, p. 769.

26 Selon Élise Sultan, « du corpus sadien, se dégagent […] deux formes de sensibilités, selon une bipolarité incarnée par Justine et Juliette. En un

27 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op.cit.

28 Sade, « Idée sur le roman », op. cit., p. 117.

29 Florence Lotterie, Le Genre des Lumières, Paris, Garnier, 2013, p. 228.

30 Michel Delon, L’idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820), Paris, PUF, 1988, p. 408.

31 Élise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », art. cit., p. 61.

32 AV, p. 641.

33 Ibid., p. 643-644, nous soulignons.

34 Léonore exprime clairement cette idée d’une autonomie acquise par l’expérience du malheur et du refus : « C'est parce que j'ai été malheureuse

35 Ibid. p. 642.

36 Florence Magnot, « Réparation, récupération et esprit de calcul », in Lectures de Cleveland, Colas Duflo, Florence Magnot et Franck Salaün (dir.)

37 Ibid., p. 122-123.

38 Ibid., p. 122.Florence Magnot précise, toutefois, plus loin que « La question de savoir où parle Prévost dans son texte rejoint celle du brouillage

39 AV, p. 600.

40 « Ô vous, société que je délaisse, pourquoi ne m’avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus ? Ce sont les épines que vous

41 Ibid., p. 642.

42 Ibid., p. 652.

43 Ibid., p. 645-646.

44 Ibid., nous soulignons.

45 Elise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », art. cit., p. 60.

46 Ibid.

47 Michel Delon, L’idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820), op. cit., p. 305.

48 Dans la lettre 44, le Président de Blamont met en avant cette idée de libertin par principe qu’il est en critiquant Dolbourg qui ne l’est pas : « 

49 Colas Duflo, « Chapitre XII. Le roman philosophique de Sade », op. cit., p. 254.

50 AV, p. 508.

51 Cette volonté se manifeste évidemment dans Français, encore un effort : « Que l’humanité, la fraternité, la bienfaisance nous prescrivent d’après

52 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 56.

53 Sade, « Français, encore un effort », op. cit., p. 76.

54 Ibid., p. 40.

55 Ibid.

56 Annie Lebrun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Paris, Folio, 1986, p. 185.

1 Ce n’est qu’au terme d’une lente réhabilitation critique que Sade accède au rang des écrivains majeurs des Lumières, comme en atteste son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1990.

2 L’édition de référence pour cette étude est la suivante : Sade, Aline et Valcour [1795], Jean M. Goulemot (éd.), Paris, Librairie Générale Française, 1994. Elle sera dorénavant notée AV.

3 « [C]e terme [est forgé] pour désigner précisément l’invention de Sade avec Butua. Les termes d’anti-utopie ou de dystopie ont souvent été utilisés pour décrire des systèmes politiques qui se présentent d’abord comme des utopies, mais dont l’approfondissement révèle le caractère oppressant et totalitaire (de l’épisode rochellois de Cleveland de Prévost jusqu’au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley). Dans Butua, c’est tout autre chose : il s’agit de l’expérience de pensée d’un impossible royaume antipolitique, continuellement occupé à sa propre destruction, où règnent le mal et la violence – comme un despotisme extrême selon Montesquieu, sans les masques ni les freins dont il s’affuble encore. » (Colas Duflo, « Chapitre XII. Le roman philosophique de Sade », in La philosophie des pornographes, Paris, Seuil, 2019, p. 249).

4 « Michel Delon discerne sans peine que l’histoire d’Aline et Valcour, amants soumis et malheureux, est une intrigue épistolaire sur le modèle de La Nouvelle Héloïse, et sert de “canevas” à un roman d’aventure dont Sainville et Léonore, amants actifs et intrépides, sont les héros, sur le modèle du Cleveland de l’abbé Prévost. » (Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], in L’Envers de la tapisserie, Grenoble, UGA Edition, 2019. URL : https://books.openedition.org/ugaeditions/9000?lang=fr). Voir aussi : Michel Delon, « Le tremblement de l’identité », in Sade en toutes lettres, autour d’Aline et Valcour, Michel Delon et Catriona Seth (éds.), Paris, Desjonquères, 2004, p. 60-69, et aussi Jean Sgard, « De Prévost à Sade », Eighteenth-Century Fiction, vol. 1, n°1, 1988, p. 25-35.

5 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », Itinéraires, n°2013-2 : « Sade et les femmes », Anne Coudreuse et Stéphanie Genand (dir.), 2013, p. 40.

6 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op.cit.

7 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 40.

8 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op. cit.

9 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 40.

10 Voir, pour cela, Fabrice Moulin, « L’orgie sans la dissertation : le statut du discours philosophique dans Les Cent Vingt Journées de Sodome », Littérales, n°46 : « Sade : roman et philosophie », Colas Duflo et Fabrice Moulin (dir.), 2019, p. 17-34. Précisons toutefois que cet effet de généralisation finit par affecter également les frontières entre les discours vertueux et les discours libertins. Ainsi, selon Mladen Kozul, « au fur et à mesure que le roman progresse, la parole des séduits, des dévoyés, se désagrège par assimilation des fragments discursifs dont les articulations entravent toute intégrité psychologique ou volontaire des victimes de la séduction libertine » (Mladen Kozul, « Subordinations et séductions épouvantables. Les stratégies de dévoiement », in Sade en toutes lettres, autour d’Aline et Valcour, Michel Delon et Catriona Seth (éds.), Paris, Desjonquères, « L’Esprit des Lettres », 2004, p. 55). Si les victimes deviennent ambivalentes, elles en deviennent aussi davantage passives dans la mesure où cette contamination de leurs discours souligne la perte de leur autonomie réflexive et agissante.

11 Quoique « Déterville et Valcour tentent des enquêtes, des reconstructions, des investigations qui devraient “dévoiler” les torts de Blamont, et préparer sa défaite juridique » (Ibid., p. 54), celles-ci n’aboutissent pas à cause de la crainte que la honte d’une telle procédure ne rejaillisse sur Madame de Blamont : « Déterville voudrait faire quelques recherches sur les mœurs dépravées de ce financier, il m’a dit votre délicatesse, je ne puis m’empêcher de l’approuver, et la mienne à présent m’impose les mêmes lois ; car, si cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d’Dolbourg, Déterville ne dévoilerait les torts de l’un, qu’en mettant ceux de l’autre au jour… Le dois-je ? […] qu’on aime ou non son mari, on n’en partage pas moins tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n’en affligent pas moins notre orgueil. » (AV, p. 83).

12 Sade, « Idée sur les romans », in Les Crimes de l’amour, Bruxelles, J. Gay, 1881, p. 113.

13 Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse [1761], Érik Leborgne et Florence Lotterie (éd.), Paris, Flammarion, « GF », 2018, p. 64.

14 Ibid., p. 219.

15 Ibid., p. 413-414.

16 AV, p. 57-58.

17 Ibid., p. 52 : « Rendez-vous donc aux ordres de mon père ; ne venez plus, mais écrivez-nous. ».

18 Sade, « Idée sur les romans », op. cit., p. 113.

19 Sade, « Français, encore un effort », in La Philosophie dans le boudoir [1795], Londres, Aux dépens de la Compagnie, 1805, p. 124-125.

20 Sade, La nouvelle Justine, ou les malheurs de la vertu, suivie de L’histoire de Juliette, sa sœur, Hollande, 1797, Tome 5, p. 158.

21 Si tous partagent une même naïveté et semblent démunis face au mal, ils n’en ignorent pourtant ni l’existence ni les effets (sans jamais envisager pourtant qu’ils puissent eux-mêmes en devenir les victimes). Les récits où le vice est exemplifié éveillent même chez eux une curiosité constante et ambivalente, qui s’exprime aussi bien dans l’attention qu’ils leur accordent que dans les questions qu’ils suscitent. Voir, pour plus de détails, Jean-Christophe Abramovici, « Aline et Valcour ou le Roman philosophique », in Encre de sang. Sade écrivain, Paris, Classiques Garnier, « L’Europe des Lumières », 2013, p. 31-43.

22 AV, p. 80.

23 Ibid., p. 129.

24 Sade, « Français, encore un effort », op. cit., p. 156.

25 AV, p. 769.

26 Selon Élise Sultan, « du corpus sadien, se dégagent […] deux formes de sensibilités, selon une bipolarité incarnée par Justine et Juliette. En un sens négatif, la sensibilité de Justine est assimilée à une sorte de bonté et de commisération […] Faible et molle, cette sensibilité conduit à la vertu […] En un sens positif, la sensibilité de Juliette et de ses acolytes anime leur goût du crime en exacerbant les sensations. Elle est une force physique, une énergie associée à la fermeté de l’âme scélérate qui mène au vice » (Élise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », Littérales, n°46 : « Sade : roman et philosophie », Colas Duflo et Fabrice Moulin (dir.), 2019, p. 59). Or, Sade propose, à travers le personnage de Léonore, une forme oxymorique de la sensibilité qui ne se confond ni avec la sensibilité passive et vertueuse d’Aline ni avec l’insensibilité libertine et scélératesse du président de Blamont. En tant qu’athée vertueuse, Léonore est un entre-deux qui « ne […] sert [la vertu] que parce qu’elle enflamme son cœur » (AV, p. 508) et qui est « accoutumée à ne jamais rien se permettre, uniquement contenue par les lois de son cœur et les principes de sa raison » (Ibid., p. 509). Cette alliance, que nous appelons « sensibilité apathique » ne relève ni de l’indifférence (car elle s’apitoie sur les suites des idées immorales de son amie Clémentine, par exemple) ni d’une affectivité débordante (car elle se contrôle rationnellement et reçoit conséquemment des impressions plus fortes, comme nous le verrons) : elle suppose au contraire une économie des affects qui n’exclut pas l’intérêt (au sens du XVIIIe siècle), mais le sélectionne et le régule fortement grâce à sa raison qui « est un moyen d’analyser et de fixer le moment paroxystique de la passion, sans pour autant que celle-ci ne s’affaiblisse ou se lasse » (Élise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », art. cit., p. 64). C’est précisément cette articulation qui fait de Léonore une figure de « sensibilité apathique », capable de passions maîtrisées en ayant une énergie sublimée, sans pour autant devenir insensible et scélérate.

27 Jean-Charles Gateau, « Utopie. L’île de Tamoé ou l’aloi du père chez Sade » [En ligne], op.cit.

28 Sade, « Idée sur le roman », op. cit., p. 117.

29 Florence Lotterie, Le Genre des Lumières, Paris, Garnier, 2013, p. 228.

30 Michel Delon, L’idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820), Paris, PUF, 1988, p. 408.

31 Élise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », art. cit., p. 61.

32 AV, p. 641.

33 Ibid., p. 643-644, nous soulignons.

34 Léonore exprime clairement cette idée d’une autonomie acquise par l’expérience du malheur et du refus : « C'est parce que j'ai été malheureuse moi-même [...] que j'ai vu qu'on pouvait améliorer son sort sans avoir besoin des autres, et les secours que j'ai trouvés quelquefois [...] m'eussent-ils été refusés, je n'en aurais eu que plus d'adresse et plus d'activité à contrarier les coups de la fortune, et à les déterminer en ma faveur » (Ibid., p. 642).

35 Ibid. p. 642.

36 Florence Magnot, « Réparation, récupération et esprit de calcul », in Lectures de Cleveland, Colas Duflo, Florence Magnot et Franck Salaün (dir.), Louvain, Edition Peeters, 2010, p. 122.

37 Ibid., p. 122-123.

38 Ibid., p. 122. Florence Magnot précise, toutefois, plus loin que « La question de savoir où parle Prévost dans son texte rejoint celle du brouillage moral et religieux très sensible dans ce roman sur la représentation des dons et des échanges. La fin du texte pose ces deux questions : pourquoi donner et dans quel système plus large la perte deviendrait-elle un gain ? Prévost ne tranche pas entre l’espoir d’une réparation, postulée et supposée possible comme le retour sur investissement l’est par la pensée libérale, et les limites insondables du cycle et de de la récupération » (Ibid., p. 126.) Néanmoins, de manière plus générale dans les romans de Prévost, « La complexité des échanges matériels met en exergue l’absence d’échange empathique, comme si les vicissitudes du don manifestaient, dans ces romans entièrement tournés vers le contact et la communion des sensibilités, un inquiétant dysfonctionnement. Grevé par une subjectivité de moins en moins capable de se laisser aller à la circularité des consciences qui organise la relation oblative, le don, dans le corpus prévostien, fait apparaître un ensemble de doutes d’ordre éthique : sur la transparence du donateur à lui-même, sur la fiabilité des échanges, et enfin sur l’organisation sociale qui repose sur ces deux conditions. » (Audrey Faulot, « Libéralité, dette et reconnaissance dans les romans de Prévost », in Argent, commerce et échange sous l’Ancien Régime, Anne-Sophie Fournier-Plamondon et Andrée-Anne Plourde (dir.), Paris, Hermann, 2016, p. 180).

39 AV, p. 600.

40 « Ô vous, société que je délaisse, pourquoi ne m’avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus ? Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, qui m’ont contrainte à me séparer de vous ; votre ingratitude entrouvre l’abîme où mon désespoir se précipite, et si j’offense les lois divines ou humaines, c’est l’abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m’ont entraînée dans mes erreurs. » (Ibid., p. 506).

41 Ibid., p. 642.

42 Ibid., p. 652.

43 Ibid., p. 645-646.

44 Ibid., nous soulignons.

45 Elise Sultan, « Juliette philosophe : vers un au-delà du libertinage ? », art. cit., p. 60.

46 Ibid.

47 Michel Delon, L’idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820), op. cit., p. 305.

48 Dans la lettre 44, le Président de Blamont met en avant cette idée de libertin par principe qu’il est en critiquant Dolbourg qui ne l’est pas : « tu dévores indifféremment tout ce que ta bouche rencontre, sans examen et sans analyse, sans te faire de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes ; ne suis-je donc pas plus heureux que toi, en raffinant tout, comme je fais, en ne me composant jamais de jouissances physiques, qu’elles ne soient accompagnées d’un petit désordre moral ? » (AV, p. 661).

49 Colas Duflo, « Chapitre XII. Le roman philosophique de Sade », op. cit., p. 254.

50 AV, p. 508.

51 Cette volonté se manifeste évidemment dans Français, encore un effort : « Que l’humanité, la fraternité, la bienfaisance nous prescrivent d’après cela nos devoirs réciproques, et remplissons-les individuellement dans le simple degré d’énergie que nous a sur ce point donné la nature, sans blâmer et surtout sans punir ceux qui, plus froids on plus atrabilaires, n’éprouvent pas dans ces liens néanmoins si touchants toutes les douceurs que d’autres y rencontrent ; car on en conviendra, ce serait ici une absurdité palpable que de vouloir proscrire des lois universelles ; ce procédé serait aussi ridicule que celui d’un général d’armée qui voudrait que tous ses soldats fussent vêtus d’un habit fait sur la même mesure ; c’est une injustice effrayante que d’exiger que des hommes de caractères inégaux se plient à des lois égales ; ce qui va à l’un ne va point à l’autre, je conviens que l’on ne peut pas faire autant de lois qu’il y a d’hommes » (op. cit., p. 98-99).

52 Blandine Poirier, « Léonore, personnage central d’Aline et Valcour », art. cit., p. 56.

53 Sade, « Français, encore un effort », op. cit., p. 76.

54 Ibid., p. 40.

55 Ibid.

56 Annie Lebrun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Paris, Folio, 1986, p. 185.

Clarisse Chapel

DIRE, Université de La Réunion

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