Le discours d’escorte des minores : préfacer les œuvres de Madame Riccoboni et de Madame d’Epinay

Émilie Cauvin

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Émilie Cauvin, « Le discours d’escorte des minores : préfacer les œuvres de Madame Riccoboni et de Madame d’Epinay », Tropics [En ligne], 14 | 2023, mis en ligne le 01 décembre 2023, consulté le 16 juillet 2024. URL : https://tropics.univ-reunion.fr/2738

Lire des autrices du XVIIIe siècle relève bien souvent d'une gageure. Parce qu'elles sont parfois tombées dans l'oubli, ces écrivaines ne sont connues que de quelques spécialistes, qui parviennent, tant bien que mal, à se procurer leurs ouvrages, voire, avec une bonne étoile, à les faire rééditer. Toutefois, à la fin du XXe siècle, un mouvement de « re-connaissance » de ces femmes est à l'œuvre.
En 1996, Rosena Davison préface Les Conversations d'Émilie de Madame d'Epinay et Raymond Trousson, Les Lettres de Mistriss Fanni Butlerd de Madame Riccoboni.
Or, ces deux critiques procèdent de façon diamétralement opposée dans leur discours liminaire. Alors que Raymond Trousson ne tarit pas d'éloges sur Madame Riccoboni, Rosena Davison ne s'appesantit pas sur les qualités littéraires de Madame d'Epinay et profite plutôt de l'occasion de sa préface dans les Studies on Voltaire and the Eighteenth Century pour évoquer d'autres auteurs, plus connus, à l'instar de Jean-Jacques Rousseau.
Aussi ces partis pris critiques ont-ils une incidence sur la réception des œuvres de femmes qu'ils présentent : préfacer des minores ou lorsque les discours d'escorte des écrivaines influencent leur postérité littéraire.

Reading 18th-century women writers is often a challenge. Because they have sometimes fallen into oblivion, these women writers are known only to a few specialists, who manage, as best they can, to obtain their works, or even, with a lucky star, to have them republished. By the end of the 20th century, however, a movement was underway to "re-recognize" these women.
In 1996, Rosena Davison prefaced Madame d'Epinay's Les Conversations d'Emilie and Raymond Trousson, Madame Riccoboni's Les Lettres de Mistriss Fanni Butlerd.
Yet these two critics proceed in diametrically opposed ways in their opening remarks. While Raymond Trousson is effusive in his praise of Madame Riccoboni, Rosena Davison does not dwell on Madame d'Epinay's literary qualities, instead taking the opportunity of her preface in Studies on Voltaire and the Eighteenth Century to evoke other, better-known authors, such as Jean-Jacques Rousseau.
These critical biases also have an impact on the reception of the women's works they present: prefacing minores or when women writers' escort speeches influence their literary posterity.

Les termes d’« auteure », d’« autrice », d’« écrivaine » allaient-ils de soi au XVIIIe siècle ? Quelle est la destinée de ces mots jusqu’à nos jours ? Les travaux éclairants d’Eliane Viennot et Aurore Evain1 permettent de jeter un sort définitif sur la légitimité de ces substantifs.

En 2006, quelques réticences sur l’emploi de ces substantifs se perçoivent encore. Les colloques internationaux Madame Riccoboni, romancière, épistolière, traductrice2 et L’œuvre de Madame d’Épinay, écrivain-philosophe des Lumières3 sont révélateurs de ces hésitations. Si le terme de « romancière », accordé au féminin, est employé pour Madame Riccoboni, celui d’« écrivain », mot au masculin donc, est attribué à Madame d’Épinay.

De même, certaines écrivaines sont caractérisées par l’appellation « minores ». Si elles sont bien reconnues comme des « écrivaines », elles sont jugées « mineures », soit parce qu’elles sont peu connues, soit parce que leur œuvre n’est pas suffisamment abondante, soit parce que celle-ci n’est pas assez érudite4. Mais aux yeux de qui ? La réception est ainsi le point névralgique quant à la perception et à la postérité de ces femmes en tant qu’autrices.

Dès lors, quelle femme peut être considérée comme autrice ? quel statut est conféré à une femme-écrivain ou un écrivain-femme en ce XVIIIe siècle ? De nombreuses études ont contribué à l’exploration de ces termes placés en binôme, qu’il s’agisse de l’ouvrage de référence de Béatrice Didier, L’écriture-femme5, ou encore du 36e numéro de la revue Dix-Huitième Siècle, intitulée Femmes6 des Lumières7.

Le point de vue qui nous intéressera particulièrement ici sera celui de la réception des œuvres de ces femmes à la fin du XXe siècle. En effet, la réédition des œuvres s’accompagne, généralement, d’une préface qui tend à exploiter les textes pour en exhausser la saveur, à sonder les biographies pour susciter l’intérêt contextuel, ou encore à découvrir l’anecdote plaisante qui permettra la re-lecture des textes. Cette démarche paraît d’autant plus épineuse lorsqu’il s’agit d’écrits de femmes quasiment passés sous silence jusqu’à nos jours. Dès lors, à la lueur des nuances relatives à ce préfixe « re » contenues dans le terme de « relecture », il conviendrait de se demander s’il s’agit de lire de nouveau ces œuvres tombées dans l’oubli du grand public ou plutôt de lire avec un regard nouveau ces titres du passé.

Ainsi, nous nous proposons d’étudier la réception des Conversations d’Émilie de Madame d’Épinay par Rosena Davison qui fut chargée de la rédaction de la préface publiée dans les Studies on Voltaire and the Eighteenth Century8 en 1996. Contre toute attente, ce discours liminaire n’est pas directement élogieux : l’œuvre de Madame d’Épinay semble davantage le prétexte pour évoquer les productions littéraires d’autres auteurs, que la présentation et l’analyse des Conversations en elles-mêmes. En contrepoint, à chaque fois que la mise en parallèle sera pertinente, nous citerons la préface établie par Raymond Trousson aux Lettres de Mistriss Fanni Butlerd9 de Madame Riccoboni, publiée dans Romans de femmes du XVIIIe siècle, aux éditions Robert Laffont, la même année. Raymond Trousson adopte dans son anthologie un parti pris radicalement opposé à celui de Rosena Davison, à savoir que ce critique affiche un enthousiasme non dissimulé pour le roman de Madame Riccoboni, emphase qui ne se retrouve pas chez la préfacière des Conversations d’Émilie. Ainsi, nous tenterons de mettre en évidence la difficulté qui se rencontre encore à la fin du XXe siècle pour définir ce qu’est une « femme-écrivain au XVIIIe siècle ».

La lecture des préfaces des œuvres respectives de ces deux auteurs-femmes met en exergue une différence quant au recours aux données biographiques. Selon Raymond Trousson, c’est parce que Madame Riccoboni était reconnue en tant qu’écrivaine qu’elle a élargi son cercle de relations aux grands penseurs de son temps : « Ces trois brefs romans suffisent à faire sa réputation et bientôt à la lier avec Diderot, le baron d’Holbach, le philosophe David Hume et l’illustre acteur anglais David Garrick, plus tard avec Adam Smith et Horace Walpole »10.

La situation de Madame d’Épinay semble exactement à l’opposé. D’après Rosena Davison, c’est parce que Louise d’Épinay fréquentait des hommes illustres qu’elle s’est mise à écrire :

Elle mit à profit ses liaisons avec les hommes de lettres de son entourage tels que Voltaire, Diderot, Rousseau, et bien d’autres, pour devenir plus tard une femme de lettres accomplie, auteur d’ouvrages et d’une correspondance d’un intérêt particulier11.

La différence de traitement entre les deux femmes établie par les préfaciers découle de ce constat : l’une est reconnue par ses contemporains pour son talent, alors que les productions de l’autre sont encore en quête de légitimité12. Par conséquent, les a priori vont alimenter le travail de ces critiques, ainsi que la transmission des textes de Mesdames d’Épinay et Riccoboni.

De toute évidence, les voix de ces deux critiques ne résonnent pas à l’unisson. Raymond Trousson entame son discours d’escorte par une apologie à la faveur de l’autrice : « On n’en finirait pas de rassembler les témoignages d’estime recueillis par Madame Riccoboni »13. Le critique n’hésite pas à citer les louanges formulées par Grimm : « Un ton distingué, disait Grimm, un style élégant, léger et rapide, la mettront toujours au-dessus de toutes les femmes qui ont jugé à propos de se faire imprimer en ces derniers temps »14, ou Diderot : « Diderot ne le démentait pas, lui qui discutait théâtre avec elle et avait fait la critique d’un de ses romans encore manuscrit : "Cette femme écrit comme un ange ; c’est un naturel, une pureté, une sensibilité, une élégance qu’on ne saurait trop admirer" »15.

Raymond Trousson cite également Goldoni :

L’Italien Goldoni ne tarissait pas d’éloges pour des romans « dont la pureté du style, la délicatesse des images, la vérité des passions et l’art d’intéresser et d’amuser en même temps, la mettaient au pair avec tout ce qu’il y a d’estimable dans la littérature française »16.

mais aussi Restif de la Bretonne :

Même Restif de la Bretonne, un peu hérissé contre les femmes écrivains, la recommandait dans La Paysanne pervertie et s’inclinait devant son talent : « Je défie à un homme, quel qu’il soit, de faire les Lettres de Catesby, et même les Lettres de Fanny Butlerd. Il les imitera, mais de loin ; jamais il ne fera de même. Mais Riccoboni est la seule qui ait cette manière de sexe, châtiée sans pédanterie et parfaitement agréable »17.

Le critique, pour qui le statut d’écrivaine à propos de Madame Riccoboni ne fait aucun doute, rappelle les propos de Goethe (« Goethe vante Mme Riccoboni à Charlotte Buff »)18, de Stendhal (« Stendhal la recommande à sa sœur Pauline »)19, de Balzac (« Balzac la fait lire aux personnages de César Birotteau »)20. Rosena Davison, quant à elle, ne peut faire l’économie des compliments adressés à Madame d’Épinay. Sont cités ceux de Galiani, teintés d’ironie toutefois :

Son correspondant à Naples, critique pourtant sévère, apprécie surtout l’humour et l’originalité de l’ouvrage :
« Il m’a paru très original et très nouveau, à cause du genre. Il y a une infinité de dialogues didactiques, mais tous prennent l’écolier quelques tons plus hauts. Vous le prenez au bégaiement, pour ainsi dire, ce qui n’avait été fait par personne […]. Savez-vous bien que vous avez pensé me faire étouffer à force de rire ? Si j’en étais mort ? Votre livre en aurait été la cause21.

Rosena Davison cite Catherine II de Russie : « En Russie, Catherine II est séduite par l’ouvrage. Elle écrit à Grimm : "Je ne peux pas les [Les Conversations d’Émilie] quitter, et dès que je pourrai m’en séparer, je les ferai traduire en russe" »22. Voltaire est lui aussi convoqué dans la préface : « De son domicile de Ferney, Voltaire aussi félicite l’auteur des Conversations »23. Toutefois, Rosena Davison délivre avec parcimonie l’enthousiasme suscité par les Conversations d’Émilie :

Tout en félicitant Madame d’Épinay, il [Voltaire] se garde bien de dire qu’il avait lu l’ouvrage lui-même : « La fille de l’arrière petite fille [sic] du grand Corneille, madame, lit les conversations d’Émilie. Elle s’écrie à chaque page, Ah ! la bonne maman ! la digne maman ! »24

L’éloge est à décrypter en filigrane… Toutefois, ce parti pris peut également être interprété comme une volonté d’objectivité de la part de Rosena Davison.

Un autre écart significatif entre les deux préfaces est décelable quant au sujet traité. Raymond Trousson et Rosena Davison abordent les mêmes éléments : la genèse des œuvres, les rappels biographiques, les sources et l’établissement des notes. Mais ces derniers ne semblent pas porter leur attention de la même façon sur les textes en eux-mêmes. Raymond Trousson pratique davantage le procédé de la citation que Rosena Davison. Cela relève d’un choix de la part de chaque préfacier qu’il est difficilement contestable. L’un choisit de citer, l’autre non ; ce fait ne signifie pas forcément que Rosena Davison n’accorde aucune importance au texte.

En revanche, l’intérêt de cette comparaison des deux discours d’escorte réside davantage dans la part accordée aux textes en leur essence. En d’autres termes, la préface de Trousson peut s’apparenter à un résumé commenté des Lettres de Mistriss Fanni Butlerd. Dans le discours liminaire de Rosena Davison, rien de tel : il ne s’agit pas d’évoquer le texte en ce qu’il est, mais bien plutôt en ce qu’il n’est pas. C’est-à-dire qu’il n’est pas l’Émile de Rousseau. Évidemment, Rosena Davison n’aurait pu faire l’économie du rapprochement entre les écrits de Madame d’Épinay et ceux de Rousseau, mais elle se cache quasi-systématiquement derrière l’autorité du philosophe pour pouvoir parler de Madame d’Épinay :

[…] plusieurs œuvres reprennent dans leur ensemble les idées de Mme d’Épinay sur l’éducation des filles. Ces œuvres sont trop nombreuses pour les énumérer toutes25 ; nous allons donc en identifier quelques-unes et en examiner les idées principales.
Comme Les Conversations d’Émilie, plusieurs textes remettent en question les théories de Rousseau, en particulier en ce qui concerne l’éducation de la femme. Isabelle de Charrière préconise pour Mistriss Henley, dans le roman du même nom, une éducation qui la rendra forte et indépendante, et reproche à Rousseau de n'avoir fait de Sophie qu’une esclave qui doit plaire à Émile. Dans Trois femmes (1797) elle souligne à travers son personnage Émilie l’importance du savoir et de l’amélioration de ce savoir, car c’est seulement par la connaissance que la femme peut devenir l’égale de l’homme26.

À ce stade du discours d’escorte, le lecteur peut légitimement se demander s’il consulte le préambule d’un écrit de Rousseau ou celui d’une œuvre de Madame d’Épinay.

Toujours dans la partie intitulée « Les successeurs de Madame d’Épinay », Rosena Davison termine un paragraphe en évoquant les Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau, de Madame de Staël par ces termes : « Madame de Staël souligne ainsi l’ignorance de Rousseau à l’égard des femmes »27. Pour débuter ainsi le paragraphe suivant : « Condorcet va plus loin dans son jugement sur Rousseau. Dans son discours de réception à l’Académie française, il prend le contre-pied de Rousseau en déclarant… »28.

Encore une fois, à ce stade de la préface, le lecteur croit à une méprise : il pourrait penser avoir en main une œuvre de Rousseau dont le discours d’escorte développe les convictions du philosophe. Rosena Davison justifie la présence de ces digressions de son objet d’étude initial par ce seul énoncé : « Cette phrase reflète exactement les idées exprimées par Madame d’Épinay dans sa lettre à Galiani, lettre que nous avons déjà examinée »29.

Nous aurions pourtant apprécié revenir à cette fameuse lettre écrite par Madame d’Épinay, puisqu’il s’agit bien d’un discours liminaire à son œuvre30. Raymond Trousson fait également référence à Rousseau dans sa préface, en deux phrases succinctes : « C’est pourquoi Julie, dans la Nouvelle Héloïse, ne sera pas vraiment coupable »31 et « C’est le mouvement qui mènera Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse, à créer "des êtres selon [son] cœur" »32. Ici, l’allusion au romancier sert à valoriser le texte riccobonien : Raymond Trousson ira même jusqu’à dire que « Rousseau […] lui [Madame Riccoboni] faisait l’honneur de se souvenir de quelques détails de Fanni Butlerd dans la Nouvelle Héloïse »33. Dans la préface de Rosena Davison, la référence à Rousseau dissimule, quant à elle, la particularité de l’œuvre de Madame d’Épinay puisque le critique s’attache davantage à étudier, en de longs développements, la réception de Rousseau, que celle des Conversations d’Émilie.

On pourrait objecter que Raymond Trousson n’a pu, lui non plus, prendre ses distances avec le « grand » Rousseau. Mais force est d’admettre que la préfacière procède avec la même méthode lorsqu’elle convoque d’autres personnalités. Elle occulte Madame d’Épinay :

Manon Philipon (Marie-Jeanne Roland de La Platière, 1754-1793) fut très influencée par Rousseau, et malgré les soins pris par sa mère pour l’en écarter (en général, elle lui laissa toute liberté dans le choix de ses lectures), Mme Roland découvrit La Nouvelle Héloïse à l’âge de 21 ans et lut avidement les autres œuvres du philosophe, y compris son Émile. En élevant sa fille Eudora, elle suivit les principes d’éducation énoncés pour Émile, sans jamais critiquer les principes conservateurs réservés pour Sophie dans le livre V. Comme Rousseau, elle croyait que la place de la femme était dans la sphère domestique mais qu’elle ne devait pourtant pas se limiter à cela…34

Le paragraphe se développe encore, sans jamais revenir à Madame d’Épinay.

Dans la préface de Raymond Trousson, beaucoup de lettrés sont évoqués, mais seulement au détour d’un mot, d’une expression, d’une citation et toujours pour valoriser les œuvres de Madame Riccoboni : « Dans le Paradoxe sur le comédien, Diderot voyait en elle une confirmation de sa thèse… »35 ou encore « À la suite d’une discussion où, paraît-il, on prétendait inimitable la manière de Marivaux, Mme Riccoboni se mit à une Suite de La Vie de Marianne, publiée en 1761, qui étonna Marivaux lui-même »36. Dans le discours d’escorte établi par Rosena Davison, des paragraphes entiers sont consacrés à des auteurs que la préfacière choisit de mettre en relation avec l’œuvre de Madame d’Épinay. Ceux dédiés à Mesdames de Graffigny, Le Prince de Beaumont, Riccoboni37 ne sont d’ailleurs pas même corrélés explicitement aux thèmes abordés par Madame d’Épinay :

Au cours du siècle des Lumières, de nombreuses voix féminines s’élèvent contre l’insuffisance de l’éducation des filles. Parmi elles, Mme de Graffigny fait sa critique de façon originale : la France est vue de l’extérieur par une Péruvienne qui s’étonne devant certains aspects des mœurs françaises38.

ou encore

Madame Le Prince de Beaumont, auteur de plusieurs dizaines de livres pour enfants, y compris Le Magasin des enfants (1756), mit en scène dans ses contes des enfants calqués sur la réalité plutôt que tirés de la mythologie ou de la littérature. De plus, à travers ses personnages féminins, elle s’adresse à un public plutôt féminin, et en les encourageant à étudier les sciences elle les pousse à dépasser les limites traditionnelles imposées à l’éducation féminine.
Dans un texte peu connu de Mme Riccoboni intitulé L’Abeille (1781), cet auteur déplore la façon d’élever les filles…39

En guise de transition avec le paragraphe sur Madame de Lambert, seulement quelques syntagmes sur Madame d’Épinay font office de lien : « Devançant de plusieurs décennies les plaintes de Madame d’Epinay, elle [Madame de Lambert] déplore non seulement toute limite imposée au développement des femmes qui résulterait d’un accès limité à l’éducation… »40. Il est, en outre, à noter l’emploi peu flatteur pour Madame d’Epinay du terme de « plaintes », même si Rosena Davison concède qu’« il règne dans ces Avis un ton sentencieux et parfois monotone que Mme d’Épinay essayera à tout prix d’éviter dans son ouvrage pour Émile »41. Rosena Davison laisse tout de même échapper un soupçon de compliment eu égard aux Conversations d’Émilie :

Là réside l’originalité de Madame d’Epinay : non seulement son texte avait la pleine participation d’Émilie, mais celle-ci, ainsi que toute autre fille ayant accès à ce livre, pouvait lire elle-même, avec plaisir et profit, le texte de sa grand-mère42.

Mais un commentaire vient immédiatement nuancer l’éloge à peine esquissée : « Il est toutefois difficile, faute de preuves définitives à l’appui, de mesurer exactement l’impact ou les répercussions de l’œuvre de Madame d’Épinay »43.

Le lecteur saura apprécier la remarque… Le discours d’escorte de Rosena Davison semble, en réalité, avoir eu d’autres cibles que Les Conversations d’Émilie en elles-mêmes.

En définitive, la mise en relation de la préface de Rosena Davison et de celle de Raymond Trousson a permis de révéler divers traitements dans la réalisation d’un discours liminaire. La différence primordiale résidant finalement dans l’attirance, ou au contraire, dans la neutralité, voire, dans le manque d’intérêt, et même la répulsion, que provoque un texte chez le critique. De ce constat, que le préfacier tende à l’éloge ou à la banalisation de l’œuvre, la réception par les lecteurs s’en trouvera fortement modifiée. Ainsi, le discours d’« escorte » peut à la fois tenir le rôle du « cortège accompagnant une personne pour l’honorer, pour marquer l’amitié ou l’admiration que l’on éprouve pour elle »44, celui de la personne qui « accompagne quelqu’un ou quelque chose afin d’en assurer la sécurité »45 dans le but de la protéger, ou bien encore, le rôle inattendu car à l’opposé, qui consiste à participer de l’oubli d’une œuvre, voire de son auteur/ son autrice. Dès lors, aura-t-on réussi à se faire une idée de ce que pouvait être une femme-écrivain au XVIIIe siècle ? De l’engouement certainement exagéré de Raymond Trousson pour les Lettres de Mistriss Fanni Butlerd, à l’engagement neutre de Rosena Davison46 pour les Conversations d’Émilie, la quête d’objectivité du critique semble être un exercice périlleux. Cependant, la passion n’est-elle pas le propre de tout critique littéraire qui étudie des auteurs peu connus ? Peut-on réellement faire rimer dévouement littéraire et objectivité critique ? Nous espérons que cet article gagnera certains, malgré son parti pris affiché : au diable l’objectivité si l’enthousiasme contribue à la réhabilitation d’œuvres de minores du XVIIIe siècle, Mesdames Riccoboni et d’Épinay, que nous qualifions, cette fois-ci sans mauvaise foi ni exagération, d’autrices à part entière.

1 https://www.auroreevain.com/2016/09/25/histoire-d-autrice/

2 Madame Riccoboni, romancière, épistolière, traductrice, Études réunies par Jan Herman, Kris Peeters et Paul Pelckmans (dir.), Éditions Peeters

3 Le colloque est paru sous le même titre, en 2010, L’œuvre de Madame d’Epinay, écrivain-philosophe des Lumières, Actes du premier colloque

4 Werner Krauss, « L’étude des écrivains obscurs du siècle des Lumières », Studies on Voltaire and the eighteenth century, 26, 1963, p. 1019-1024.

5 Béatrice Didier, L’écriture-femme, PUF écriture, 1981, 288 pages.

6 Au pluriel bien évidemment !

7 Dossier thématique, « Femmes des Lumières », Dix-Huitième siècle, n°36, 2004, PUF diffusion, p. 1-375. Ces deux titres n’en sont que deux parmi bien

8 Texte présenté par Rosena Davison, Madame d’Epinay, Les Conversations d’Emilie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century (SVEC), n°342

9 Introduction par Raymond Trousson, Madame Riccoboni, Lettres de Mistriss Fanni Butlerd à Milord Charles Alfred, comte d’Erford (1757), in Romans de

10 Ibid., p. 169-170.

11 Rosena Davison, op. cit., p. 21.

12 Nous parlons ici de la réception de toute la production littéraire de Madame d’Epinay lue, jusqu’à aujourd’hui, sous le prisme de la vision des

13 Raymond Trousson, op. cit., p. 167.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 Ibid., p. 168.

19 Ibid.

20 Raymond Trousson, op. cit., p. 168.

21 Rosena Davison, op. cit., p. 4.

22 Ibid.

23 Ibid., p. 5.

24 Lettre du 28 janvier 1775, ibid.

25 Encore une occasion manquée d’étudier réellement la réception de l’œuvre de Madame d’Epinay.

26 Rosena Davison, op. cit., p. 33.

27 Ibid.

28 Ibid.

29 Rosena Davison, op. cit., p. 33.

30 Son œuvre « à elle », oserions-nous insister.

31 Raymond Trousson, op. cit., p. 175.

32 Ibid., p. 179.

33 Ibid., p. 167.

34 Rosena Davison, op. cit., p. 34.

35 Raymond Trousson, op. cit., p. 169.

36 Raymond Trousson, op. cit., p. 169.

37 Avouons ici que les digressions sur cette autrice ne sont pas sans nous déplaire !

38 Rosena Davison, op. cit., p. 15.

39 Ibid., p. 16.

40 Ibid.

41 Ibid.

42 Ibid., p. 37.

43 Rosena Davison, op. cit., p. 37.

44 Définition du CNRTL, https://www.cnrtl.fr/definition/escorte

45 Ibid.

46 Nous tenions toutefois à saluer l’érudition du critique, notamment concernant la recontextualisation à la fois sociologique et littéraire qu’offre

Corpus

Rosena Davison, introduction à Madame d’Epinay, Les Conversations d’Émilie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century (SVEC), n°342, Voltaire Foundation, Oxford, 1996, p. 1-49.

Raymond Trousson, introduction à Madame Riccoboni, Lettres de Mistriss Fanni Butlerd à Milord Charles Alfred, comte d’Erford (1757), in Romans de femmes du XVIIIe siècle, Laffont, collection Bouquins, 1996, p. 165-181.

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Collectif

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CNRTL.

1 https://www.auroreevain.com/2016/09/25/histoire-d-autrice/

2 Madame Riccoboni, romancière, épistolière, traductrice, Études réunies par Jan Herman, Kris Peeters et Paul Pelckmans (dir.), Éditions Peeters, Louvain, Paris, Dudley, MA, 2007, 352 pages.

3 Le colloque est paru sous le même titre, en 2010, L’œuvre de Madame d’Epinay, écrivain-philosophe des Lumières, Actes du premier colloque international consacré à Madame d’Epinay, organisé par Jacques Domenech, Thyrse n°1, collection du CTEL, Université de Nice-Sophia-Antipolis, L’Harmattan, 2010, 291 pages.

4 Werner Krauss, « L’étude des écrivains obscurs du siècle des Lumières », Studies on Voltaire and the eighteenth century, 26, 1963, p. 1019-1024.

5 Béatrice Didier, L’écriture-femme, PUF écriture, 1981, 288 pages.

6 Au pluriel bien évidemment !

7 Dossier thématique, « Femmes des Lumières », Dix-Huitième siècle, n°36, 2004, PUF diffusion, p. 1-375. Ces deux titres n’en sont que deux parmi bien d’autres.

8 Texte présenté par Rosena Davison, Madame d’Epinay, Les Conversations d’Emilie, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century (SVEC), n°342, Voltaire Foundation, Oxford, 1996, p. 1-49.

9 Introduction par Raymond Trousson, Madame Riccoboni, Lettres de Mistriss Fanni Butlerd à Milord Charles Alfred, comte d’Erford (1757), in Romans de femmes du XVIIIe siècle, Laffont, coll. « Bouquins », 1996, p. 165-181.

10 Ibid., p. 169-170.

11 Rosena Davison, op. cit., p. 21.

12 Nous parlons ici de la réception de toute la production littéraire de Madame d’Epinay lue, jusqu’à aujourd’hui, sous le prisme de la vision des grands hommes qu’elle côtoyait.

13 Raymond Trousson, op. cit., p. 167.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 Ibid., p. 168.

19 Ibid.

20 Raymond Trousson, op. cit., p. 168.

21 Rosena Davison, op. cit., p. 4.

22 Ibid.

23 Ibid., p. 5.

24 Lettre du 28 janvier 1775, ibid.

25 Encore une occasion manquée d’étudier réellement la réception de l’œuvre de Madame d’Epinay.

26 Rosena Davison, op. cit., p. 33.

27 Ibid.

28 Ibid.

29 Rosena Davison, op. cit., p. 33.

30 Son œuvre « à elle », oserions-nous insister.

31 Raymond Trousson, op. cit., p. 175.

32 Ibid., p. 179.

33 Ibid., p. 167.

34 Rosena Davison, op. cit., p. 34.

35 Raymond Trousson, op. cit., p. 169.

36 Raymond Trousson, op. cit., p. 169.

37 Avouons ici que les digressions sur cette autrice ne sont pas sans nous déplaire !

38 Rosena Davison, op. cit., p. 15.

39 Ibid., p. 16.

40 Ibid.

41 Ibid.

42 Ibid., p. 37.

43 Rosena Davison, op. cit., p. 37.

44 Définition du CNRTL, https://www.cnrtl.fr/definition/escorte

45 Ibid.

46 Nous tenions toutefois à saluer l’érudition du critique, notamment concernant la recontextualisation à la fois sociologique et littéraire qu’offre sa préface. Que Madame Davison veuille bien pardonner notre exagération délibérément avouée dans ce présent article.

Émilie Cauvin

Émilie Cauvin est Professeure certifiée de Lettres modernes et autrice de sujets et de méthodes pour le CAPES. Membre de la SIEFAR (Société Internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien Régime), elle a publié divers articles notamment sur Mme d’Aulnoy, Mme Riccoboni.