Introduction

Audrey Faulot

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Audrey Faulot, « Introduction », Tropics [En ligne], 7 | 2021, mis en ligne le 01 janvier 2021, consulté le 28 mai 2024. URL : https://tropics.univ-reunion.fr/1049

Dans Le Paysan parvenu de Marivaux, le héros, Jacob, sur le point d’intégrer la maison d’une bourgeoise, décide de se faire appeler Monsieur de la Vallée :

[…] mais écoutez, Mademoiselle, il faut encore ajuster une autre affaire ; on pourra s’enquêter à moi de ma personne, et me dire : qui êtes-vous ? qui n’êtes-vous pas ? Or, à votre avis, qui voulez-vous que je sois ? Voilà que vous me faites un Monsieur ; mais ce Monsieur, qui sera-ce ? Monsieur Jacob ? Cela va-t-il bien ? Jacob est mon nom de baptême, il est beau et bon ce nom-là ; il n’y a qu’à le laisser comme il est, sans le changer contre un autre qui ne vaudrait pas mieux ; ainsi je m’y tiens ; mais j’en ai besoin d’un autre ; on appelle notre père le bon homme la Vallée, et je serai monsieur de la Vallée son fils, si cela vous convient1.

Travestissement autant que signe de l’origine, Jacob invente ce nom dans un moment de flottement identitaire, qui correspond à son passage d’une condition à une autre. Le héros, en pleine métamorphose (« qui êtes-vous ? qui n’êtes-vous pas ? »), ne saurait plus être défini entièrement par son appartenance sociale – qui continue cependant de transparaître dans ses manières et ses discours. Ceci amène Jacob à se définir de façon toute relationnelle : « qui voulez-vous que je sois ? » demande-t-il à son interlocutrice. On sait à quel point la Marianne et le Jacob de Marivaux se construisent en imitant les autres, en s’imprégnant de leurs façons d’être et de parler, comme s’ils étaient moins des « moi » que des « soi » dépendants de leurs relations aux autres.

Cette conception de l’identité n’est pas sans faire écho à des définitions qui, au XXe siècle, essaimeront dans les champs de la psychologie sociale ou de la sociologie, du « self » de George Herbert Mead à la « présentation de soi » d’Erving Goffman. Il ne s’agit cependant pas de lire le discours de Jacob comme un plaidoyer pour une identité relationnelle qui s’émanciperait de la logique d’appartenance à une condition sociale. Car le corpus littéraire qu’est Le Paysan parvenu oblige à une autre opération de pensée : Jacob continue de se considérer et d’être considéré comme paysan, jusque dans le titre de ses Mémoires. Marianne, quant à elle, se voit qualifier de « dangereuse » par ceux qui ne voient en elle qu’une parvenue. Le « qui voulez-vous que je sois ? » lancé par Jacob peut autant se lire comme un geste enthousiaste d’autodétermination de soi, que comme le constat du vide identitaire qui menace tout transfuge – ce que le roman problématise.

Dans les œuvres de Marivaux comme dans beaucoup d’autres de la période, les définitions de l’identité sont donc en débat. Un débat, pour ainsi dire, sans la lettre : le terme « identité » a en effet, à l’époque moderne, un sens métaphysique. C’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une mesme », donne l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie, en précisant encore : « N’est en usage que dans le Dogmatique. » « L’identité d’une chose est ce qui fait dire qu’elle est la même & non une autre » explique le rédacteur anonyme de l’article Identité (Métaphysiq.) dans l’Encyclopédie2. Quant à l’identité personnelle, elle renvoie plus spécifiquement à la question, abordée dès l’Antiquité, de l’unité de la personne humaine au cours de son existence.

L’identité, comme paradigme de l’« identitaire » et non plus de l’« identique », est le résultat d’une redéfinition de la notion au cours du XXe siècle. Elle désigne la façon dont un individu considère la façon dont d’autres individus le considèrent3. Or, les définitions de l’identité aujourd’hui couramment utilisées ont été forgées à partir de corpus postérieurs à l’époque moderne4. La question de leur pertinence se pose donc pour des textes du XVIIIe siècle. Comment concilier l’exigence de contextualisation historique et le recours à un matériau critique exogène au corpus étudié ? Ces définitions doivent sans doute être mises à l’épreuve des textes de l’époque moderne, le but étant de trouver ou de façonner des outils d’analyse susceptibles d’éclairer ces objets d’étude sans les dénaturer, en partant de leurs spécificités. C’est cette question que se propose d’aborder ce numéro de la revue TrOPICS, intitulé Parler d’« identité » pour la littérature du XVIIIe siècle – non de façon exhaustive, mais à partir de quelques cas particuliers que sont les œuvres de Saint-Simon, Prévost, Diderot, Isabelle de Charrière ou encore Rétif de la Bretonne.

Le contexte historique et culturel de l’époque moderne est propice à l’émer­gence de questionnements sur l’identité. Contexte historique, tout d’abord : l’effort de centralisation de l’État se traduit par un ensemble de métamorphoses sociales qui réarticulent profondément le rapport des individus à leurs communautés5. Les persécutions religieuses contre les Réformés, au cours du règne de Louis XIV, ont par exemple mis en évidence une discordance de plus en plus forte entre des appartenances patriotique et religieuse. Dans Le Doyen de Killerine de l’abbé Prévost, le héros, prêtre irlandais, rejoint les Jacobites établis en France dans l’espoir d’échapper aux autorités anglaises et anglicanes. La montée en puissance des financiers à la même époque fait aussi apparaître des phénomènes de décalage entre la qualité et le statut social. L’héroïne des Malheurs de l’amour de Claudine de Tencin est ainsi la fille d’un couple de financiers, que ses parents s’évertuent à marier à un noble, afin qu’elle hérite d’un tabouret à la Cour. D’où, sans doute, la floraison de récits autour des figures du parvenu, du déplacé, de l’exilé ou du déclassé.

Contexte culturel, ensuite : l’époque est féconde en réflexions sur l’individu et le sujet, dans une perspective philosophique. Malebranche s’intéresse à la formation de la subjectivité ; Locke à l’histoire du sujet pensant ; Diderot critique la catégorie même d’individu. Les formes littéraires en vogue privilégient volontiers l’exercice introspectif, seul ou à plusieurs, qu’il s’agisse du roman-mémoires ou des échanges épistolaires. Ces considérations philosophiques sont en lien étroit avec les métamor­phoses sociales et politiques brièvement mentionnées dans le paragraphe précédent, comme l’ont montré Max Weber6 ou Michel Foucault7 : rapport entre le privé et le public, entre la morale personnelle et la loi, etc.

Deux axes principaux reviennent dans les articles rassemblés dans ce numéro.

Le premier concerne la représentation des groupes (qu’il s’agisse de la famille, du corps de métier, de la communauté amicale…) et de l’individu dans ces groupes. Il s’agit d’étudier la complexité des relations d’appartenance (à la famille, au corps de métier, à la communauté amicale…). Les aspirations individuelles peuvent être en harmonie avec les exigences collectives : ainsi, le comportement policé de l’honnête est censé refléter sa qualité. Mais, dans le cas d’un ordre social perçu comme corrompu ou tyrannique, le sujet peut vivre dans la contradiction, clivé jusque dans son for intérieur comme le libertin.

Le second axe porte sur l’aspect proprement littéraire de ces questionnements sur l’identité. Les articles rassemblés partent tous d’une réflexion sur le genre ou les caractéristiques formelles des œuvres étudiées. Dans les Mémoires, qui foisonnent aux XVIIe et XVIIIe siècles, s’expriment autant la fidélité à un ordre perdu que la séparation subie d’avec l’ordre vécu. Parallèlement, la fortune de la littérature picaresque met sur le devant de la scène littéraire des personnages de marginaux qui font entendre une voix singulière, quand des formes hybrides comme les romans-mémoires se dotent pour héros de nobles déracinés ou de paysans parvenus. La tentative de Diderot pour déstabiliser l’identité de ses personnages peut se lire comme une expérience sur la notion d’individu, tandis que la fortune des récits enchâssés apparaît comme une tentative pour relier les paroles singulières, comme dans Les Illustres françaises.

Pour organiser ces articles, nous avons respecté, autant que possible et parfois au prix de quelques chevauchements, une organisation chronologique.

Dans « Du sujet à l’individu : la vérité en crise dans l’œuvre de Saint-Simon », Annabelle Bolot, qui travaille sur les Mémoires de Saint-Simon, dégage « l’identité de duc » de leur auteur. Elle montre que l’affirmation de cette identité va de pair avec un imaginaire politico-philosophique qui s’épanouit autour d’une enquête historique : Saint-Simon cherche en effet à savoir à quel moment de l’histoire les sujets seraient devenus des « individus ». Cette poussée d’individualisation est décrite par Saint-Simon comme une catastrophe, en ce qu’elle aurait entraîné la perte de fonction de son groupe social et de la dignité qui lui était associée. D’où l’ambition que se donnent ces Mémoires, celle de raconter la « destruction d’un monde » dont l’élément déclencheur serait la politique louis-quatorzienne « créant de toutes pièces les êtres et les essences ». Mais pour Saint-Simon, l’entrée dans l’ère des individus ne constitue pas seulement un sujet de déploration : Annabelle Bolot montre comment les Mémoires singularisent profondément ceux et celles qu’ils décrivent, l’inquiétude politique n’excluant pas la fascination pour les possibles littéraires ouverts par le développement de fortes individualités.

C’est cette ambivalence, entre célébration et méfiance envers l’individualité, qu’explore notre propre article, « Trois articulations "Nous – Je" dans des romans issus de la poétique mémorielle ». Il s’agit, à partir de trois romans de Challe, Prévost et Marivaux, de montrer que l’exploration littéraire de l’individualité dans la production romanesque s’accompagne toujours d’un questionnement sur la coexis­tence des individus en société. Chez Challe, la communauté doit venir reciviliser celui de ses membres qui menace de trop s’individualiser. Chez Prévost, cette entreprise de recivilisation échoue : ce sont alors les tendances prédatrices de l’indi­vidu qui sont mises en avant – tendances prédatrices qu’on retrouve chez les mémorialistes marivaldiens, sous une forme moins négative, puisqu’elles n’empê­chent pas les échanges. Les roman-mémoires apportent ainsi des réponses littéraires et critiques – réseau de paroles, contrepoint ou relais narratifs… – au défi moral et social que représente une communauté d’individualités.

Après ces considérations générales sur l’individu, Marianne Albertan s’inté­resse à une figure particulière de la marginalité : le personnage du pauvre dans les romans des Lumières. Dans son article « L’identité du pauvre, entre nom dit et non-dit », elle convoque un vaste corpus qui va de Challe à Rétif pour étudier la façon dont les personnages de pauvres sont désignés par les romanciers et romancières – question essentielle, si l’on considère que l’accès au nom est la porte d’entrée vers l’autonomisation des personnages et donc leur accès à une forme d’individualité. Marianne Albertan montre que, si le pauvre fait souvent office de personnage secondaire voire décoratif dans ces œuvres, les romanciers et romancières du XVIIIe siècle s’intéressent de plus en plus aux trajectoires de la pauvreté, même stéréotypées ou fantasmées. Ceci contribue à doter certains personnages de pauvres – en parti­culier les parvenus, qui connaissent un franc succès romanesque – d’une historicité, élément important pour construire l’identité d’un personnage littéraire.

C’est aussi à la construction d’un personnage littéraire que réfléchit Guilhem Armand : « Moi » chez Diderot. Dans « Statut du personnage (Moi) et statue du philosophe dans le Neveu de Rameau », Guilhem Armand montre que, si Moi semble au premier abord quelque peu falot par rapport à l’extravagant Neveu, il dispose en réalité d’une identité sociale et rhétorique forte, puisqu’il se présente comme « philosophe ». Loin de se réduire à un simulacre, Moi possède une véritable épaisseur. Outre le fait qu’il est doté d’une sensibilité, il fait l’objet aussi d’une quête personnelle, entre tentation du « retrait […] mélancolique » et interventions indi­gnées en réaction au propos de son interlocuteur. Il est également caractérisé par son style. Tout ceci contribue à constituer Moi en véritable personnage, au-delà de son rôle dans les échanges ou de sa fonction archétypale. Il permet à Diderot de réfléchir au statut du philosophe, pris dans une série de contradictions : entre posture intellectuelle et authenticité, entre empathie et ironie…

L’ambition de réfléchir aux rapports entre identité, rôle et personnalité revient également dans les Lettres neuchâteloises d’Isabelle de Charrière, sur lesquelles se penche David Roulier. Ce roman pose une question philosophique majeure, non sans lien avec les théories d’Adam Smith : qu’est-ce qu’une « personne » ? Dans « L’identification contre l’identité : pour une théorie smithienne de la formation de la personnalité dans les Lettres neuchâteloises d’Isabelle de Charrière », David Roulier montre que les personnages de ce « roman d’apprentissage » doivent apprendre à « devenir des personnes ». Henri, notamment, se construit en tant que sujet moral au travers d’une série d’identifications non pas aliénantes mais heureuses. Il peut ainsi se faire reconnaître pour ce qu’il doit être, ce qui l’élève moralement. Il apprend à remplacer le sentiment du « je » par celui de « la subjectivité de son point de vue ». Pour David Roulier, c’est ainsi que les Lettres neuchâteloises acquièrent une dimension « utopique ».

Après ces articles qui interrogent les relations entre les individus, Alex Bellemare s’intéresse, dans « "Fils de moi-même". Identités et souvenirs dans Monsieur Nicolas de Rétif de la Bretonne », au rapport que l’auteur-narrateur entretient avec lui-même. La question de « l’identité narrative » du héros se pose particulièrement dans Monsieur Nicolas, ouvrage d’« écriture personnelle » connu pour mêler vérité et fiction. Rétif veut « s’historier » autant qu’il s’invente : il construit paradoxalement son identité autour d’une série de fuites ou d’esquives, notamment par le fantasme. Son « hypermnésie » est tout à fait révélatrice de cette ambiguïté. Certes, Rétif attache son identité personnelle à sa mémoire, comme le veut la conception lockéenne qui s’est imposée à l’époque, mais sa mémoire est si envahissante qu’elle parasite l’établissement d’une identité stable. L’enquête iden­titaire, inséparable d’une recherche formelle, doit ainsi naviguer entre le trop peu (le manque d’être, corrigé par le fantasme) et le trop plein (l’hypermnésie).

Nous nous intéressons donc dans ce numéro aux configurations littéraires – au sens large du terme – de l’identité. Dans la lignée de son projet éditorial, ce numéro de la revue TrOPICS envisage un cas de déplacement et du dépaysement conceptuels, ici la convocation de la notion d’identité pour étudier la littérature du XVIIIe siècle.

1 Marivaux, Le Paysan parvenu, éd. É. Leborgne, Paris, GF, 2010, p. 132-133.

2 Pour une analyse de cet article, voir Audrey Faulot, Dossier critique de l’article Identité, (Métaphysiq.) (Encyclopédie, t. VIII, p. 494b–495a)

3 Pour Jean-Claude Kaufmann, l’identité se définit comme le reflet des structures sociales dans un individu qui à son tour développe une réflexion

4 Les définitions contemporaines de l’identité, qui s’intéressent à la façon dont l’individu perçoit sa place dans tel ou tel groupe et non plus à

5 Norbert Elias appelle « processus de civilisation » un phénomène, isolable dans l’histoire récente de l’Occident, qui correspond au passage de

6 Dans Économie et société, Max Weber étudie l’élite lettrée du XVIIIe siècle. Celle-ci aurait de plus en plus pris ses distances avec ses

7 Dans les différents volumes de l’Histoire de la sexualité (Paris, Gallimard, 1976-1984), Michel Foucault analyse les rapports entre l’éclosion des

1 Marivaux, Le Paysan parvenu, éd. É. Leborgne, Paris, GF, 2010, p. 132-133.

2 Pour une analyse de cet article, voir Audrey Faulot, Dossier critique de l’article Identité, (Métaphysiq.) (Encyclopédie, t. VIII, p. 494b–495a), Édition numérique collaborative et critique de l’Encyclopédie, mise en ligne le 18 oct. 2018.

3 Pour Jean-Claude Kaufmann, l’identité se définit comme le reflet des structures sociales dans un individu qui à son tour développe une réflexion sur ces dernières (Jean-Claude Kaufmann, L’Invention de soi : une théorie de l’identité, Paris, Pluriel, 2010, p. 48).

4 Les définitions contemporaines de l’identité, qui s’intéressent à la façon dont l’individu perçoit sa place dans tel ou tel groupe et non plus à la façon dont le sujet dégage sa permanence, découlent notamment des travaux d’Erik Erikson dans les années 1950 et 1960.

5 Norbert Elias appelle « processus de civilisation » un phénomène, isolable dans l’histoire récente de l’Occident, qui correspond au passage de formes collectives à des formes individualisées. Pour Norbert Elias notamment, cette centralisation du pouvoir implique des transformations psychiques de grande ampleur.

6 Dans Économie et société, Max Weber étudie l’élite lettrée du XVIIIe siècle. Celle-ci aurait de plus en plus pris ses distances avec ses communautés d’appartenance, s’en extrayant par des pratiques réflexives, sans pour autant rompre avec elles. À long terme, cette éthique aurait promu un modèle de société fondé sur l’association des individus.

7 Dans les différents volumes de l’Histoire de la sexualité (Paris, Gallimard, 1976-1984), Michel Foucault analyse les rapports entre l’éclosion des « arts de l’existence » – pratiques visant à la connaissance de soi – et les pouvoirs qui prennent en charge ces pratiques.