Appel à contribution

Revue Tropics
Numéro à paraître en juin 2024
Écologies des mondes de l’océan Indien

Léo Abgrall, Daphné Bérenger et Élisa Huet

Pierre Schoentjes déclare dans son ouvrage Ce qui a lieu :

l’écriture de la nature n’est jamais essentiellement descriptive, et certainement jamais “objective”, mais […] elle évoque […] volontiers l’histoire du pays, les coutumes des habitants, l’étymologie des lieux-dits, la littérature, les données des sciences naturelles, les mythes et les histoires populaires…Tout cet héritage culturel situe l’expérience de la nature dans le temps et donne une profondeur au regard1.

Ce lien essentiel que relève Schoentjes entre l’écriture de la nature et un certain rapport au monde est au cœur de cet appel à contribution. De façon plus précise, ce numéro à paraître se donne pour objets de réflexion les écologies des mondes de l’océan Indien dans un contexte colonial et post-colonial. Une des questions qui sous-tend les réflexions des auteurs de cet appel à contribution est celle de l’écologie indiaocéanique. Si le point de départ de la réflexion des rédacteurs du présent argumentaire est d’abord une île créole (l’île de la Réunion) et le sud-ouest de l’océan Indien, les contributions et les travaux que nous appelons à envisager — l’océan Indien que nous invitons à considérer — ne s’y restreignent nullement. Pourront donc être pris pour objets d’études tout espace de et dans l’océan Indien, le bordant ou s’y connectant, ainsi que toute démarche visant à comparer l’écologie, le rapport aux vivants, entre les lieux de cet océan (Madagascar, côte est-africaine, côte du Moyen-Orient, monde indien, Asie du sud-est, Océanie et Australie de l’ouest) et d’autres espaces2. Cet appel s’intéresse donc aux recherches traitant des écologies de l’océan Indien. Ce pluriel souhaite ainsi mettre l’accent sur la pluralité des relations à l’environnement dans l’océan Indien, qui ne peuvent certainement pas se limiter à une compréhension univoque. Nous invitons donc, au sein de cet espace océanique, les contributeurs à penser les écologies et l’écocritique, dans la lignée d’Alain Suberchicot, de façon comparée3.

Dans l’Atlantique, Malcolm Ferdinand propose d’envisager une « écologie décoloniale ». Nous souhaiterions dans ce numéro nous demander comment cette dernière peut se décliner et s’exprimer dans l’océan Indien. Ce numéro se voulant inter/trans/pluridiciplinaire au sein des sciences humaines et sociales, plusieurs méthodologies de lecture pourront être mobilisées. Toutes les démarches relevant de l’écopoétique, de l’écoféminisme et notamment de l’écocritique entrent dans la ligne de réflexion du présent argumentaire. Cette relation centrale des humains, notamment par l’imaginaire et les pratiques, à la nature pourra être interrogée par le paysage. Pour Yves Lughinbul, ce dernier est « avant tout une image élaborée à partir des souvenirs, de mythes, de connaissances, bref, de culture4 ». Augustin Berque, pour sa part, conçoit le rapport au paysage comme une « médiance5 » d’une société à son environnement. Il sera possible d’étudier les paysages de l’intérieur des terres (insulaires ou pas), des jardins ou encore du seascape. La notion même de « transported landscapes6 », ces paysages migrant d’un lieu à l’autre, intéresse les réflexions que tend à susciter ce numéro. Dans la volonté d’approfondir la réflexion sur les conséquences de l’action humaine sur la nature dans l’océan Indien, les contributions pourront également se concentrer autour de la notion d’« ecological grief7 ». Ainsi, si le « chagrin écologique » désigne la dégradation environnementale, les changements environnementaux, la perte du paysage connu ou la rupture à l’égard d’un certain rapport au paysage, pourra être interrogée la façon dont ce chagrin résonne dans l’océan Indien : que signifie-t-il, par exemple, dans les îles créoles ? de quel rapport au lieu, à l’histoire, aux mémoires parle-t-il ? En littérature, il est possible de s’interroger sur ses représentations : un « grief » habiterait-il les paysages et l’écriture des lieux ? Celui-ci peut être, selon nous, conçu de deux façons : celui qui touche les problèmes contemporains liés à l’environnement (le changement climatique, la dégradation de l’environnement et la relation à l’écosystème) et un chagrin résidant dans des paysages hantés par les spectres des violences, tissés de silences, habités par des récits subalternisés. Les rapports de prédation à l’égard de la nature et des vivants, la filiation entre des modes d’exploitation des humains et du vivant à l’ère post/colonial sont aussi des pistes que nous invitons à explorer.

Étendue centrale à cet espace, connectant les lieux et les humains, l’espace maritime indiaocéanique appartient aux éléments que le présent argumentaire souhaite permettre d’envisager et de discuter. S’essayant à penser les écologies et le rapport des humains avec les vivants non-humains, aussi bien physiquement que par les imaginaires et l’écriture (dans le cas de la littérature), une réflexion sur l’océan Indien ne saurait faire l’économie de cet espace (notamment ses fonds marins et son écosystème). Les études pourront s’attacher à cet espace de la liminalité par excellence qu’est le littoral, mais également aux pensées « coastal » et aux « amphibian8 » poétiques. En somme, l’intérêt des contributeurs pourra porter sur la pensée océanique des sociétés de l’océan Indien. Le corpus considéré pourra se composer de textes littéraires, de récits de voyages, de données iconographiques, de cartes… La diversité des approches et du corpus répond à un des objectifs de ce numéro, qui est de proposer de saisir l’océan Indien de façon « multifaceted9 » ou comme le dirait Bertrand Westphal de façon « multifocale10 ». Une autre des visées dudit numéro est d’ouvrir les recherches sur l’océan Indien tant sur le plan géographique que disciplinaire en y proposant des articles de disciplines variées (littérature, géographie, histoire, anthropologie…) traitant des différents territoires de l’espace indiaocéanique. Enfin, bien qu’un numéro spécial sera consacré à la question des animaux, un travail sur l’écologie ne pouvant se concevoir sans prendre en considération ces vivants non-humains, ce numéro est aussi ouvert aux contributions portant sur la faune.

Deux principaux axes sont à investir :

Axe 1 : Écologies des espaces 

Dans ce premier axe, sont privilégiées les réflexions portant sur des phénomènes climatiques tels que le cyclone (son impact sur les îles, leur nature, leurs habitants et sa place dans l’écriture), la mousson (phénomène particulier à l’océan Indien), l’écologie des sols (enfouissement, impacts des produits chimiques) ou encore les rapports des humains et de leur imaginaire au végétal. Il sera par exemple intéressant de réfléchir à la place implicite et prépondérante du végétal dans le langage et les représentations, la (re)végétalisation des espaces urbains tout comme la « renaturation » (Laslaz et Guyot) de zones marginalisées… Les humains et leurs activités ont un impact croissant sur la flore aussi bien maritime que terrestre et toutes propositions d’études sur celle-ci seront les bienvenues. Toutefois, nous ne souhaitons nullement réduire les réflexions à l’impact de l’humain sur la nature mais bien plutôt proposer d’envisager la manière dont ces “vivants non-humains” façonnent, travaillent, modifient et parlent les humains. Si Alexandre Van Humboldt proposait, dans un autre contexte, l’existence d’une « géographie des plantes », dans une perspective différente, nous souhaiterions que celle que nous invitons à penser, corresponde aux itinéraires qu’ont effectués les végétaux entre les lieux, les espaces, les pratiques et à la façon dont ils permettent de repenser à la fois le rapport entre les espaces mais aussi les rapports au monde. Il s’agirait, en somme, d’une géographie que (re)traceraient les plantes par l’écoute et l’étude attentive de leur langage, de leur discours. 

Axe 2 : Écologies (sous-)marines et aquatiques

Déplaçant la perspective, afin de ne plus considérer le monde et la question des écologies dans une « earth-centred approach11 », ce deuxième axe tournera le regard vers la mer12. Pour envisager l’écologie de ce monde maritime, il faut en comprendre, ou du moins tenter d’appréhender, ses actants. Ainsi les études pourront porter sur le monde marin, le littoral, les espaces sous-marins, les écosystèmes marins… Nous tenterons de voir si se dessine, en littérature, une façon d’« écrire avec la mer » dans les productions de l’océan Indien. Les études pourront porter autant sur les représentations de cet océan dans les littératures que sur la façon dont la présence de cette étendue marine conditionne les imaginaires et les écritures. Ainsi, comprendre les fonds marins et ses “créatures” sera central à cet axe qui a pour visée de penser, non plus la rupture, mais la suture entre le monde marin et les humains. Le rapport à la mer aussi bien des actants (marins, pêcheurs, animaux marins, créatures des abysses…) que des acteurs de la zone sera intéressant à développer. Dans le même ordre d’idée, les travaux portant sur les acteurs économiques et touristiques seront à envisager dans cet axe. L’évolution de cet espace, et donc de son écologie, ayant été fortement touchée par les activités humaines, les propositions traitant de l’écologie marine et les questionnements sur le rapport de l’humain à cet océan seront fort appréciés.

Cet axe aquatique sera aussi ouvert à tous travaux traitant des cours d’eau, rivières, fleuves, et autres zones d’eau douce. Pourront être développées des études sur l’écologie de ces différents espaces et leur place aussi bien en géographie, en histoire qu’en littérature. L’apport énergétique et les questionnements liés à la mise en place d’infrastructures fluviales intéresseront les réflexions de cet axe.

Soumission des propositions

La date limite d’envoi des propositions (un titre et résumé un résumé entre 300 et 500 mots, accompagnés d’une brève notice bibliographique) est fixée au 30 avril 2023, à l’adresse suivante : ecologiesmondesOI@gmail.com

Les contributeurs seront informés de l’acception de leur proposition le 30 mai 2023.

Après acception des propositions, le retour des articles est attendu pour le 1er février 2024. Ceux-ci d’une longueur comprise entre 25.000 et 35.000 signes, espaces et notes comprises, hors bibliographie) seront ensuite soumis à l’attention de notre comité de lecture en double aveugle.

1 Pierre Schoentjes,Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Paris, Éditions Wildproject, coll. « tête nue », 2015, p. 206-207.

2 La notion d’« îlot de nature » aussi bien dans le sens de monde insulaire indianocéanique, lieu duquel émane cet appel à communication, que dans

3 Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012.

4 Yves, Luginbuhl, Paysages. Textes et représentations du paysage du siècle des Lumières à nos jours, La manufacture, coll. « Les beaux livres de La

5 Augustin Berque, Médiance de milieux en paysages, Montpellier, Reclus, coll. « Géographiques », 1991.

6 Edgar Anderson, « I. Man and His Transported Landscapes », Plants, Man and Life, Berkeley, University of California Press, 1952, p. 1-15.

7 K. Kevorkian, Environmental Grief : Hope and Healing, Ph.D. diss., Union Institute and University, Cincinnati, Ohio 2004 ; Eaton M., Environmental

8 Meg Samuelson, « Coastal form : amphibian positions, wider worlds and planetary horizons on the African Indian Ocean littoral », in Comparative

9 Sabine Lauret, Re-Mapping the Indian Ocean in Amitav Ghoshs Sea of Poppies”, Commonwealth Essays and Studies [Online], 34.1 | 2011.

10 Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007, p. 199.

11 NamrataPoddar, Postcolonial Ecocriticism, Island Tourism and a Geopoetics of the Beach” International Journal of Francophone Studies 16.1&2 (2013

12 Le mot mer est ici privilégié car il semble que ce soit ce terme, bien plus qu’océan, qui soit employé dans les sociétés de l’océan Indien.

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1 Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Paris, Éditions Wildproject, coll. « tête nue », 2015, p. 206-207.

2 La notion d’« îlot de nature » aussi bien dans le sens de monde insulaire indianocéanique, lieu duquel émane cet appel à communication, que dans celui d’ « îlot naturel » dans un océan anthropique peut ici être invoquée (l’écofragmentation et les mises en parc ayant créé de réelles enclaves de nature” sur un territoire conçu comme appartenant à lhumain).

3 Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012.

4 Yves, Luginbuhl, Paysages. Textes et représentations du paysage du siècle des Lumières à nos jours, La manufacture, coll. « Les beaux livres de La Manufacture », 1989, p. 11.

5 Augustin Berque, Médiance de milieux en paysages, Montpellier, Reclus, coll. « Géographiques », 1991.

6 Edgar Anderson, « I. Man and His Transported Landscapes », Plants, Man and Life, Berkeley, University of California Press, 1952, p. 1-15.

7 K. Kevorkian, Environmental Grief : Hope and Healing, Ph.D. diss., Union Institute and University, Cincinnati, Ohio 2004 ; Eaton M., Environmental Trauma and Grief. Esej pro Curriculum for the Bioregion, 2012.

8 Meg Samuelson, « Coastal form : amphibian positions, wider worlds and planetary horizons on the African Indian Ocean littoral », in Comparative Literature 69.1, 2017, p.16-24.

9 Sabine Lauret, Re-Mapping the Indian Ocean in Amitav Ghoshs Sea of Poppies”, Commonwealth Essays and Studies [Online], 34.1 | 2011.

10 Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2007, p. 199.

11 Namrata Poddar, Postcolonial Ecocriticism, Island Tourism and a Geopoetics of the Beach” International Journal of Francophone Studies 16.1&2 (2013), p. 51-71.

12 Le mot mer est ici privilégié car il semble que ce soit ce terme, bien plus qu’océan, qui soit employé dans les sociétés de l’océan Indien.